« La Bête rôde autour de nous »

Ben DURANT (illustrations de Michèle GROSJEAN), Le Quatrième cavalier, Quadri, 2016, 96 p.

durantUne fois de plus, Ben Durant fait profiter au lecteur de sa large culture. Dans Blockhaus, il nous régalait des coulisses de l’histoire de la deuxième guerre mondiale ; Le Quatrième cavalier explore les coins les plus reculés de la Bible, les gnoses juives et chrétiennes, la mythologie grecque. On entame le récit dans la violence. Le personnage principal, un riche esthète qui vit dans les beaux quartiers et circule en voiture de luxe, se fait agresser dans sa propriété par deux loubards à qui il règle promptement le compte en deux coups de couteau. Une carte de visite le conduit dans un garage de Molenbeek, où le garagiste agonisant l’envoie dans une galerie d’art du Sablon. Bien vite, on comprend que notre héros vit, avec sa femme, depuis de nombreux siècles, et que les épreuves qu’il sera amené à affronter sont tout sauf naturelles : restaurant crachant les flammes de l’enfer, Lucifer travesti en Osiris, monstres bibliques et complots démoniaques, d’un bout à l’autre de la ligne du temps, de Bruxelles à Zurich, de Prague à la Toscane.

Le personnage, Yoqanan Ben Zévi, un jeune homme baptisé dans le crime au premier siècle de notre ère, devenu sicaire, et par le fait un des quatre cavaliers de l’Apocalypse, semble plus mené par son enquête que le contraire. Il ne découvre pas d’indices : il reçoit des invitations. Ses intuitions ressemblent plus à des coups de chance, quand on n’insiste pas pour dire qu’il ne comprend pas pourquoi il fait ceci, dit cela, va dans telle ou telle direction. On le sent fatigué par le poids de son existence multiséculaire, de même qu’il paraît las de son amour, pourtant essentiel dans sa vie, toujours affirmé comme tel mais toujours traité en vérité comme un détail périphérique, un élément de décor. Car c’est un récit d’apocalypse, et si l’on assiste à l’écroulement d’un monde, à la chute (qui fait écho à la Chute du prologue), on assiste surtout à l’éreintement de Yoqanan, qui n’est pas destiné à être un héros. Les oscillations de la narration montrent bien à quel point la personnalité de Yoqanan est fragile : parfois « Il » majestueux, le voici soudain « je » impuissant, redevenant « Il » au détour d’une transe, puis « je » à nouveau.

En glissant une citation de Dan Brown en épigraphe d’un chapitre, Ben Durant dévoile un peu son jeu : il se plaît à jouer avec les codes de genres bien connus, mais en les tordant avec toute la violence de son second degré. Son humour noir, les calembours qui orientent le déroulement de l’histoire, l’insistante stéréotypie des personnages et des motifs – notamment grâce à l’usage constant du name dropping – les énormes fautes de style volontaires, les citations ironiques, les allusions au cinéma de genre et à la bande dessinée d’aventure, tout cela concourt à retourner le récit. « Avec sa tête de pâtre grec » décrit notre héros, quand il n’a pas des « traits de séraphin florentin (il aurait pu poser pour un ange dans un tableau de Verrochio) ». Quand il se bat, il frappe « comme le cobra », est déguisé en « ninja », attaque façon « Batman ». Le garagiste de Molenbeek gesticule « comme un beau Djinn dans une tajine ». Un tailleur de pierre est un « personnage granitique bâti comme une paire de colonnes ». Anubis se déplace « latéralement, à l’égyptienne », et Osiris interpelle le héros : « alors dindon, comment trouves-tu la farce ? » Les personnages sont toujours pressés, mais ont toujours le temps de déguster un bon vin – dont ils détaillent le cépage – ou d’admirer une toile de maître. Car l’ennemi, dans Le Quatrième cavalier, c’est la méchanceté des hommes, la lourdeur, le snobisme. Au jeu des clichés et du second degré, tout le monde en prend pour son grade, les religions, le monde de l’art, l’urbanisme bruxellois. Le Quatrième cavalier dénonce à sa manière la violence de notre temps. Et il vaut mieux en rire. Car, comme dit Desproges, le rire peut « désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles ». Il faut dire un mot des illustrations de Michèle Grosjean, qui sont magnifiques, denses et troublantes, évoquant quelques belles pages de Tardi ; et l’on se prend à espérer une version allant un pas plus loin : une bande dessinée, burlesque et sombrement drôle. Gageons que Ben Durant, avec son goût et le travail formidable de la maison d’édition de sa galerie, a encore de beaux livres devant lui.

Nicolas Marchal