Le cercle féminin des intrigues et des charmes

Denys-Louis COLAUX, Ce que, s’il fal­lait croire, je croirais avoir été, Jacques Fla­ment Édi­teur, 2016, 15 €   ISBN : 978–2‑36336–283‑4

colaux« N’oublie jamais non plus d’être seul. Jamais. C’est dans la soli­tude seule­ment que le tun­nel de ta vie se laisse trouer par la lumière ».

Le temps est la meilleure fab­rique de lit­téra­ture, ce temps qui se dépose sur le sou­venir et l’efface peu à peu. Il s’agit alors de créer cette forme de vécu réin­ven­té par l’écriture. On ne dira jamais assez le sup­plé­ment de vie dont prof­i­tent les lecteurs en faisant ces éter­nels cent pas dans l’espace intime de la lit­téra­ture. Denys-Louis Colaux, dans son dernier livre, Ce que, s’il fal­lait croire, je croirais avoir été, a par­ti­c­ulière­ment accom­pli cette trans­mu­ta­tion par une langue puis­sante et sub­tile.

Voilà un livre majeur dans l’œuvre de l’auteur et un livre qui compte dans le champ du sou­venir amoureux. Deux hommes, l’un jeune, l’autre dans la cinquan­taine, dia­loguent secrète­ment à pro­pos de ces fumées dis­per­sées dans le ciel des pas­sions. Ces deux hommes ne font qu’un, évidem­ment. C’est le temps qui les a momen­tané­ment dessoudés. Le livre se joue dans cet écart entre ce que l’auteur se sou­vient avoir vécu, qu’il relate comme un vécu tou­jours vif, qui est cette expéri­ence de l’amour et de l’adoration de la femme et la con­tem­pla­tion d’aujourd’hui de ce même homme face à ces sou­venirs et à ces réminis­cences où la fin du voy­age trem­ble en fil­igrane.

Ce que, s’il fal­lait croire, je croirais avoir été est  un livre émou­vant tant le style retient juste à temps un baro­quisme qui risquait de déten­dre le dépouille­ment spir­ituel que l’auteur développe surtout dans l’espace de la forêt. Cette forêt où l’homme fait se livre à des médi­ta­tions douloureuses, sen­suelles, exigeantes, inquiètes. Dans cette forêt où la grandeur nous tient à la gorge, Denys-Louis Colaux livre ses plus belles pages. « Une chose que je sais c’est qu’on est quelque fois un fétu de paille, un papil­lon, un pli qu’un coup de fer efface, une chose dis­per­sée dans la mémoire des femmes ».

La vio­lence du monde est aus­si au coeur du livre avec ce qu’elle défait en nous, brise, saccage, abru­tit. L’auteur tient ser­rée la laisse de sa colère mais on sent que la bête tire, halète, reni­fle chaque recoin où passent les hommes.

Un livre bruis­sant comme le cœur d’un poète alerté dans le sou­venir des plus émi­nents des saccages : ceux de l’amour. Alors le poète met le genou en terre et rend grâce et hom­mage au cer­cle féminin des intrigues et des charmes. La pré­ten­tion des faux sages de note micro-temps est aux antipodes de l’engagement de Denys-Louis Colaux dans les tour­ments d’un human­iste en déséquili­bre comme les clowns que nous sommes.

La lit­téra­ture nous fait la grâce de les recon­naître, la bêtise, de les dénier. Le poète ici, les fréquente avec cette famil­iar­ité des human­istes égarés dans le monde glob­al.

Daniel Simon