C’est quoi l’amour ?

Un coup de coeur du Carnet

Thomas DEPRYCK, Étreintes dans le noir, Lans­man, 2016, 60 p., 11 €   ISBN : 978–2‑8071–0127‑2

depryckQu’est-ce qu’une his­toire d’amour ? Quelque chose que nous vivons tous, ou presque. Deux soli­tudes qui se rassem­blent et qui se lan­cent, plon­gent et saut­ent ensem­ble. Un proces­sus chim­i­co-social qui reste, dans la plu­part des cas, très éphémère. L’amour fait place, le plus sou­vent, à la rou­tine, mais peut aus­si faire place à la douleur, à la rancœur, voire à la haine. Une his­toire d’amour n’est jamais toute blanche ou toute noire. Elle est joyeuse et triste à la fois. Des sen­ti­ments les plus opposés s’y man­i­fes­tent.

Ça pour­rait être l’histoire d’un cou­ple, tout ce qu’il y a de plus ordi­naire. Lui s’appelle Icare. Il se pas­sionne pour les insectes, par­ti­c­ulière­ment les mouch­es. Il adore New York et sa lit­téra­ture. Elle s’appelle Blondy. Les mouch­es ne la pas­sion­nent pas du tout. Elle aime les pho­togra­phies de Dash Snow et son job. Un jour, ils se ren­con­trent, se par­lent et se plaisent. La pas­sion, tel un feu ardent, les ani­me. Ils s’aiment à toute heure, tout le temps et partout. Ils pren­nent un chat. Le train-train quo­ti­di­en s’installe. Vient le temps de la désil­lu­sion, des pre­mières engueu­lades, de l’incompréhension, du bas­cule­ment où tout se joue vers une fin incer­taine mais prob­a­ble. Ça pour­rait être l’histoire d’une jeune étu­di­ante en Let­tres qui a une aven­ture avec son pro­fesseur. Ça pour­rait être l’histoire d’un homme qui pour gag­n­er quelques sous sert de mod­èle aux Beaux-Arts et couche avec l’une des dessi­na­tri­ces.

Qu’est-ce que l’amour ? Faut-il s’en méfi­er, s’y aveu­gler, s’y oubli­er, s’y épuis­er ? Les cou­ples se réalisent-ils dans la com­plic­ité ou se mor­fondent-ils dans l’habitude ? Que faire quand tout est fini ? Rées­say­er encore et finir par s’aimer ? Étreintes dans le noir soulève de nom­breuses ques­tions. Thomas Depryck ne nous livre pas un réc­it linéaire. Il dis­sémine, de manière brute mais réfléchie, des réflex­ions et des impres­sions sur l’amour et le désir. Il nous donne à voir un patch­work d’émotions, de sou­venirs, d’opinions, d’illusions… en somme, un inven­taire de l’amour. La parole — par­fois très crue, sans aucune bar­rière, par­fois noire ou nos­tal­gique — se répar­tit entre qua­tre inter­locu­teurs, par moments nar­ra­teurs, par moments pro­tag­o­nistes. Les rôles ne sont pas prédéfi­nis. Cha­cun y va de son pro­pre avis. Il s’en dégage une puis­sante énergie. Ce riche matéri­au dra­maturgique, qui nous trans­porte ici et là dans un bel onirisme, offre de nom­breuses pos­si­bil­ités et est à la dis­po­si­tion de l’inventivité du met­teur en scène. Des extraits de ce texte ont d’ailleurs été repris dans le spec­ta­cle Il ne dansera quavec elle, créé à l’automne dernier et mis en scène par Antoine Laubin, fidèle com­pagnon de tra­vail de Thomas Depryck.

Émilie Gäbele