Des êtres si passifs, une musique si élégante

Claude RAUCY, La sonatine de Clementi, MEO, 2016, 188 p., 17 €, ISBN : 978-2-8070-0102-2

raucy-sonatineÀ mesure qu’en avance la lecture, on se prend davantage d’affection pour ce dernier ouvrage de Claude Raucy, La sonatine de Clementi, recueil de trois récits ou nouvelles par une plume de grande élégance, ronde, réservée et amusée.

La première nouvelle au titre éponyme évoque certes, avec des airs presque proustiens, la réminiscence d’une femme qu’inspire la musique, mais le mystère surtout de synesthésies, d’interférences entre les époques où reviendraient des êtres du temps passé exprimant la mémoire de leurs existences antérieures. Métempsychose et réincarnation dans cette belle Toscane fournisseuse de rêves maladifs et de fantasmes fiévreux. La nouvelle a reçu en 2015 le prix Gilles Nélod de l’AEB (Association des Écrivains belges).

La rêverie presque métaphysique laisse place à une tout autre tonalité puisque dans Un héros à la sarbacane le jeune Baptiste se trouve affecté de soucis urinaires ou énurésies passagères. Un mini roman en réalité lié au texte précédent par l’évocation de la même sonatine. Un Baptiste que l’on voit grandir par étapes au long de son enfance et adolescence jusqu’à ce que la Seconde Guerre mondiale le cueille dans son exode vers la France. Toujours charmant sans doute, mais porté par les événements, il se voit recueilli par une baronne dans le sud de la France, qui l’entretient et le choie, quitte à le faire passer à l’occasion pour un assisté ou insuffisant mental. Il n’aura jamais rien fait, le Baptiste Leval, jamais lutté ni résisté, même se marier ensuite aura été se faire piéger. Il se sera au fond beaucoup reposé, jusqu’à ce que lui arrive une gloire imméritée. Faiblesse, passivité, couardise et … l’orgueil d’une épouse.

Le pion du troisième se lie au récit précédent par la même veine d’un héros médiocre et d’une ironie entre deux airs. Un surveillant d’école, Fernand Darlan, surprotégé par une mère qui lui prépare toujours encore, à trente ans, ses tartines au Nutella et croit son fils d’une santé délicate, se trouve aux prises avec quelques soucis professionnels. Fernand est en réalité remisé au troisième étage afin d’éviter que ses incompétences ne posent problème à l’institution. Mais quand en effet il est nécessaire de lui faire surveiller le réfectoire, les soucis ne manquent pas d’arriver…

On sourit beaucoup des déboires de ces héros si indolents qu’ils en sont lâches, ou de leur si ordinaire normalité. Ils font ce qu’on leur dit de faire, conformes à ce que l’on attend qu’ils soient ; ils ont l’initiative absente, ou alors il eût mieux valu qu’elle le soit. Des velléités de résistance ou de révolte, et le confort de préserver l’acquis, voire améliorer l’ordinaire. Des êtres dont la gloire est usurpée : c’est celle qui leur advient par accident, méprise ou intérêt.

Une douce causticité coulée dans une bien belle écriture qui font un très bon moment de lecture.

Éric Brucher