Où, tout à coup, l’on comprend qu’on pourrait prendre plaisir à danser librement sur la Terre

Un coup de coeur du Carnet

Wern­er LAMBERSY, Som­met d’où jeter son pinceau, avec un fron­tispice de Brigitte Dusserre-Bres­son, Tail­lis Pré, 2016, 150 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87450–109‑8

lambersy.gifAutant le dire tout de suite : j’aime Wern­er Lam­ber­sy, le poète Wern­er Lam­ber­sy. J’aime le fait qu’il joue fran­co. Cartes sur table. J’aime la lim­pid­ité de ses recueils. La lim­pid­ité de cha­cun de ses « pro­jets », comme on dit. Som­met d’où jeter son pinceau n’échappe pas à cette règle. Tant mieux pour nous, dirais-je.

Dans une espèce de pré­face de quelques lignes mais qui n’en est pas une, Lam­ber­sy nous aver­tit : ce recueil a été écrit d’après les cent vues d’E­do de Uta­gawa Hiroshige où, hum­ble inter­prète reprenant les instants de la vie quo­ti­di­enne, il inter­prète avec des moyens sim­ples des paysages dont l’homme ni la nature ne sont jamais absents. Et voilà, tout est dit, pour­rait-on dire. Som­met d’où jeter son pinceau sera une suite de cent poèmes, de cent vues non pas d’E­do mais de nos villes et paysages con­tem­po­rains. Cent poèmes aus­si légers et graves que des estam­pes japon­ais­es. Cent façons d’in­sis­ter. De remet­tre sur la table le tra­vail. De penser et de ren­dre compte sans détour, « avec des moyens sim­ples », en toute humil­ité, notre rap­port au temps, nos longs ou brefs séjours sur Terre. Cela aurait pu ennuy­er. Cela n’en­nuie pas. Cela est aus­si var­ié que les cent vues d’Hi­roshige. Cela se lit et se relit. Cela se médite sans fin. Cela est dit sans amer­tume. Cela est bour­ré d’hu­mour et d’amour. Cela par­le du métro. Du souf­fle. Des corps. Des poèmes. De la beauté du monde et de la mort. De la nais­sance aus­si. Du fait qu’un jour on est, dis­ons, « tombés du ciel », entrés puis sor­tis du ven­tre de nos mères en tout cas.

Bon c’est enten­du
Je suis entré dans le ven­tre
De ma mère

Puis j’en suis sor­ti expul­sé

D’où je venais ?
Sans doute d’un feu où j’ai
Gran­di comme

N’im­porte quelle pous­sière
Dans les soleils

Bon c’est enten­du
Je suis entré dans le ven­tre

Du monde

Et j’en sor­ti­rai bien­tôt sans
Domi­cile fixe

Dans quoi>
Serai-je alors entré
Puis expul­sé vers où encore

La nuit est une porte
Qu’on n’ar­rive pas à cla­quer
Pour de bon

Dans le fond, Lam­ber­sy n’ar­rête pas de revenir là-dessus. Sur cette affaire-là. Le fait que nous soyons ici. Coincés entre l’om­bre et la lumière, la cer­ti­tude qu’un jour nous « passerons mus­cade » — comme dit ma mère — et la beauté, la splen­deur des étoiles, des falais­es. C’est que, tout bien con­sid­éré, tout le reste n’est que « lit­téra­ture ». Vains blablas. Agi­ta­tions pour rien. Dans le fond, lire Lam­ber­sy, ce serait un peu comme remet­tre les pen­d­ules à l’heure. Remet­tre le nez au milieu du vis­age. Arrêter de nous voil­er la face. Nous voir enfin pour ce que nous sommes : des êtres vivants — des corps, des souf­fles, des âmes, du sang — coincés dans le monde vis­i­ble comme dans une par­en­thèse, entre deux lieux invis­i­bles dont on ne saura jamais rien. Pas de quoi en faire un fro­mage. Pas de quoi en pouss­er de hauts cris. C’est comme ça. Point barre. Tout le sens du « tra­vail » artis­tique, des « œuvres », ver­bales, musi­cales, pic­turales, etc., con­sis­tant alors à nous le rap­pel­er, sans excès, sans pathos exces­sif, de façon hum­ble, sans mise en avant de soi. Le poète par­lant pour tout le monde, en quelque sorte. Se met­tant de côté au prof­it de ce qui est juste là, devant lui : le corps des autres, les élans fan­tas­tiques, les fortes émo­tions que sus­ci­tent une musique, la nuit, le jour, la lune, un ciel étoilé.

C’est qu’il y a du cos­mique, chez Lam­ber­sy. Un sens inné et sûr pour nous replac­er, nous et nos corps con­tem­po­rains, dans une autre dimen­sion. Un sens inné pour nous rap­pel­er que, oui, même si nous n’y pen­sons pas ou peu ou jamais, nous sommes, mais oui, con­nec­tés à tout cela, toutes ces saisons qui passent sur nous. Toute cette « mécanique céleste ». C’est qu’il y a quelque chose de gnos­tique, chez Lam­ber­sy. Un souci de nous faire part, en toute humil­ité, d’une con­nais­sance. D’une cer­ti­tude toute sim­ple. Un souci de nous par­ler de nous, de notre con­di­tion, de nos orig­ines, de nos fins, même si, en bout de course, Lam­ber­sy le sait bien : peu enten­dront, peu voudront lire, peu voudront voir.

Pas grave : Lam­ber­sy aura fait son « devoir d’hu­main », dirais-je.

Et cela seul importe : faire ce qu’on est capa­ble de faire, se croit capa­ble de faire. Et le faire au mieux. Et le faire sans cesse. Cent fois s’il le faut. Mais de cent façons dif­férentes. Tant la vie sur Terre est diverse. Tant il y a des corps, des souf­fles, des âmes, à célébr­er. Aucun ennui à le refaire. Aucun ennui à écrire et écrire encore. Aucun ennui à lire et à relire encore. À se laiss­er porter ain­si on ne sait pas vers où mais dans la joie et, oui, la sérénité.

Rien d’é­dul­coré, pour­tant, chez Lam­ber­sy. Rien de mièvre. Ou d’ex­tase béate un peu idiote. On peut ouvrir n’im­porte où Som­met d’où jeter son pinceau et tomber sur une per­le. Celle-ci est le poème 41 :

Par­fois la nuit quand
Je dors
J’en­tends la minu­t­erie

Minu­tieuse
Monot­o­ne de la mort

Et j’ai besoin aus­sitôt
De me coller tout
Con­tre toi

Con­tre ta peau de talc

Comme un poster
Mouil­lé oublié sur un
Mur de la ville

Une affiche élec­torale
Sous la pluie

Au matin
Je regarde le traf­ic des
Nuages

Le feu rouge du soleil
Dans la fenêtre
Sale

Puis je descends
M’aligne avec d’autres
Au bord du Styx

Et plonge
Dans la tasse
De café tiède du métro

Rien à ajouter. Rien à retir­er. La vie dans ses mul­ti­ples strates, en somme. La vie riche à souhait. Belle et grave. Drôle et limpi­de. Sin­istre et cru­elle. Joyeuse aus­si par­fois. La petite danse libre, si sem­blable et dif­férente de celle d’hi­er, des êtres vivants du jour d’au­jour­d’hui, comme on dit.

Vin­cent Tholomé