Où l’on entre avec plaisir dans les images d’une douce et discrète plasticienne

Anne LELOUP, Trou­vé par terre (notes d’ate­lier), Esper­luète, 2017, 64 p., 18 €, ISBN : 9782359840759

leloupVoilà belle lurette qu’Anne Leloup traîne dis­crète­ment ses guêtres dans le milieu lit­téraire. Une ving­taine d’an­nées au moins. Esper­luète, sa mai­son d’édi­tions, toute dis­crète qu’elle soit, affiche tout de même au moins cent cinquante auteurs. Ça n’est pas rien. Ça fait un fichu beau cat­a­logue d’ob­jets sin­guliers, mêlant sou­vent écri­t­ure poé­tique et sen­si­ble, à douce fleur de peau, et arts plas­tiques. Ça donne tou­jours des objets-livres hyper soignés, d’une grande beauté plas­tique, don­nant envie de s’y per­dre, de s’y plonger un peu beau­coup, d’y pren­dre son bain de calme et de ten­dre repos alors que ça s’agite partout autour de nous. Oui, les objets-livres qu’édite Anne Leloup ont cette force-là : ils offrent l’op­por­tu­nité de poé­tique­ment nous pos­er. Souf­fler un coup, comme on dit.

Oui mais.

Anne Leloup est comme nous tous et toutes. Anne Leloup est mul­ti­ple. Est éditrice mais pas que. Est au moins aus­si plas­ti­ci­enne, comme on dit. S’im­plique dans des recherch­es graphiques et autres depuis des lus­tres. S’es­saie à la lith­o­gra­phie, la pein­ture, le goût du trait et des couleurs, au vol­ume. Voici qu’elle édite, ces temps-ci, Trou­vé par terre (note d’ate­lier). Un livre faisant la part belle à ses explo­rations plas­tiques. Un livre con­stel­lé de notes brèves, comme autant de com­men­taires dis­tants, poé­tiques, comme autant de portes d’en­trée dans l’u­nivers sin­guli­er d’Anne Leloup.

Silence, huile sur bois, 20 x 32 cm, 2016

La par­tic­u­lar­ité d’Anne Leloup, la plas­ti­ci­enne ? Ne pas chercher. Ne pas provo­quer. Ne pas con­train­dre les choses à se pos­er sur le papi­er, sur le car­ton, dans le car­net. J’imag­ine que, comme vous et moi, il arrive à Anne Leloup de tra­vers­er dis­traite­ment le monde. De regarder dis­traite­ment les herbes, les gram­inées, les voitures, les chiens, les fleurs, les enfants, les vieil­lards. Non qu’elle chercherait à capter l’im­age sin­gulière, le truc machin chou­ette qui retiendrait son atten­tion. Non. Le truc d’Anne Leloup serait plutôt d’aller sans rien vouloir. De laiss­er sa machine à sen­sa­tions et émo­tions se rem­plir comme qui dirait toute seule. Puis de revenir à l’ate­lier. D’ou­vrir ses car­nets. De pos­er devant un grand ou un petit for­mat. De laiss­er alors les choses venir, comme d’elles-mêmes. Herbes, couleurs, tâch­es, bouts de corps par­fois, formes étranges ou famil­ières, prenant place grâce aux traits. Aux lignes sou­ples et tran­quilles qu’Anne Leloup trace sans trop y penser sur la sur­face du papi­er. Les seules choses qu’Anne Leloup con­trôle : les traits doux, les couleurs franch­es, toutes choses qui, sans doute, la por­tent, l’inci­tent à entr­er dans un état très récep­tif, de qua­si « rêver­ie », en tout cas de forte émo­tion intérieure. De sorte qu’Anne Leloup tire un trait, puis deux, puis quelque chose survient, une fleur, une femme esquis­sée d’où des tiges sor­tent de la bouche. Et puis voilà : c’est fait. C’est dess­iné, gravé, peint.

À lire : l'univers graphique d'Anne Leloup

L’art d’Anne Leloup est-il abstrait ? Relève-t-il plutôt de la représen­ta­tion ? Anne Leloup représente-t-elle ou se laisse-t-elle tra­vers­er, pour ain­si dire ? Un peu tout ça, sans doute.

Cela donne, en tout cas, des œuvres à fort belle présence. Des œuvres où ça ne four­mille pas : Anne Leloup ne sat­ure pas le papi­er de traits, d’ob­jets, de détails infi­nis. Elle « se borne » à laiss­er naître une chose à la fois. Une chose par papi­er. Une évi­dence par page.

Entre autres choses, les notes d’Anne Leloup dis­ent :

Je con­stru­is cette chose informe dans ma tête. Elle monte douce­ment paque­ts par paque­ts, elle monte jusqu’au pla­fond puis elle s’é­tend en épais­seur. C’est une pyra­mide loque­teuse. Cela ne devient des hommes qu’au moment où je les nomme. C’est une image qui se con­stru­it de mots enten­dus ailleurs, un cauchemar éveil­lé.

Les notes n’ex­pliquent rien. Cherchent juste à ren­dre sen­si­ble le proces­sus. Les détours par lesquelles Anne Leloup parvient à don­ner vie. À laiss­er naître l’im­age. La sen­sa­tion. La couleur.

Vin­cent Tholomé