Louis Scutenaire : « J’ai quelque chose à dire. Et c’est très court »

Un coup de coeur du Carnet

Louis SCUTENAIRE, Mes inscrip­tions 1945–1963, Allia, 2017, 330 p., 15 €/ePub : 7.49 €, ISBN : 979–10-304‑0521‑7

scutenaireÀ l’instar de Paul Nougé et Mar­cel Mar­iën, Louis Scute­naire (1905–1987), « Scut » pour les intimes, mena jusqu’au bout « l’expérience con­tin­ue » du sur­réal­isme. Mes Inscrip­tions 1945–1963, qui reparais­sent au cat­a­logue d’Allia, attes­tent de cette dynamique par­ti­c­ulière, en somme assez spé­ci­fique aux sur­réal­istes belges, où le « pri­mum vivere » sem­ble l’emporter sur l’impérieux devoir de « faire œuvre ». Se tenir debout, pour Scut, n’était pas une pos­ture d’écrivain, juste une posi­tion naturelle.

Le recueil frappe par la cohé­sion de sa tonal­ité et sa puis­sance expres­sive. À ceux que rebuterait l’idée de se coltin­er la lec­ture d’un peu plus de 320 pages d’aphorismes, il fau­dra répon­dre qu’ici, c’est moins un texte présen­té en solu­tion de con­ti­nu­ité que la sub­stance même d’une per­son­nal­ité qu’ils vont appréhen­der, dans sa mobil­ité, son énergie et l’exercice quo­ti­di­en de sa lib­erté grande.

Lire aussi : un extrait de Mes Inscriptions 

Scute­naire n’avait aucune sagesse à dis­penser. Pas ques­tion d’y recourir comme à ces flo­rilèges zen, à picor­er le matin avant de com­mencer sa journée de bureau. Veuillez approcher le vol­ume de votre oreille, vous enten­dez ?, ça fait « tic-tac tic-tac »… Nor­mal, vous tenez un livre à frag­men­ta­tion, comme on le dit de cer­taines bombes. Met­tre à nu le prêt-à-par­ler, moles­ter la bien-pen­sance et la bien­séance, ébran­ler le sens com­mun, tels furent les seuls pro­jets de cet Indi­vidu – et le terme s’emploie ici dans son accep­tion noble, majus­cule – qui pro­po­sait de « vêtir les curés de soutane bleu de ciel et de cha­peaux ros­es ». Qu’il s’agisse d’un poème, d’une sen­tence, d’un faux proverbe, d’une descrip­tion, d’un dia­logue, pas un seul pas­sage qui ne con­ti­enne sa dose majeure de sub­ver­sion. On com­prend dès lors pourquoi Scute­naire fut le seul sur­réal­iste belge à être graf­fité sur les murs du Paris de Mai 68, avec son indé­mod­able vérité : « Vous dormez pour un patron ».

Ce con­stat fig­ure dans Mes Inscrip­tions, par­mi les dizaines d’autres slo­gans tout aus­si per­cu­tants qui y foi­son­nent. Scut fut néan­moins, comme tout révo­lu­tion­naire authen­tique, un cir­con­spect. Sa fibre anar ne s’accommodait d’aucun dog­ma­tisme, fût-il de gauche, et l’on aurait souhaité que Staline ne s’entourât que de marx­istes de cette pâte-là. D’ailleurs, les par­tis et les lead­ers ne l’intéressaient pas ; ce qui l’aura réelle­ment pas­sion­né, out­re le sur­réal­isme, ce sont « les expéri­ences de Jules Bon­not et de ses amis, les révo­lu­tions qui ont précédé celle de Lénine ». Veut-on une ultime preuve de sa bonne foi ? Il se ren­con­tre peu d’exercices d’admiration dans le vol­ume, mais le plus vibrant d’entre eux est con­sacré, aux pages 94 et 95, à Léon For­ton, qui ne soule­va nulle insur­rec­tion ni ne mit aucun aris­to­crate à la lanterne, mais à qui l’on doit l’impertinent mir­a­cle des aven­tures des Pieds nick­elés. Pour Scut, voilà qui suff­i­sait pour obtenir un brevet d’humanité.

Écrits pour la plu­part dans l’immédiat avant-guerre puis durant les années d’occupation, les traits de Scute­naire témoignent d’une résis­tance intérieure (ce qui ne sig­ni­fie pas « pas­sive ») face aux con­fla­gra­tions et à l’aberration d’une époque. Les pro­pos échangés avec Lor­rie – pseu­do­nyme sous lequel se dis­simule son épouse Irène Hamoir – sont à cet égard des bijoux de fatal­isme autorisé par l’absurde et la déri­sion.

Il y a ain­si une jouis­sance à ser­pen­ter dans la fatrasie savam­ment (in)disposée par Scute­naire. On se heurte aux calem­bours les plus irrévéren­cieux (« Saint-John Perse, mais il y a mis le temps »), à d’improbables équa­tions holorimes (« Les fées + les faits = l’effet. »), à des résig­na­tions dignes d’un bonze aux yeux mi-clos (« Je résous maintes ques­tions en ne me les posant pas. »), à des sen­tences dif­fi­cile­ment réfuta­bles (« Les femmes nues n’ont jamais fait de mal à per­son­ne. »), à des éclairs de lucid­ité presque douloureux (« L’intelligence paral­yse mieux que l’imbécilité. »).

« Je ne dis pas la vérité, j’use de la parole », écrivait notre tur­bu­lent. C’est ain­si qu’il parvient, encore aujourd’hui, à nous infliger une cor­rec­tion, bien méritée, sur le bon usage du lan­gage. Le texte de la page 223, tout tis­sé d’infinitifs, con­stitue en la matière une exem­plaire leçon de poésie brute et pure.

Scute­naire nous revient donc, entier, ensauvagé, homme héris­sé d’amères ful­gu­rances et de ten­dress­es insoupçonnables, Père Peinard qui nous enjoint au jeu, à la fugue per­ma­nente et au risque du bon­heur, qui vaut la chan­delle d’être encou­ru. Qui d’autre qu’un pareil mec oserait encore nous dire aujourd’hui, dans le blanc des yeux : « C’est moi pas vous croire mais c’est moi vous aimer » ?