L’équilibre d’un regard « dansé »

Pierre SCHROVEN, Her­mann AMANN (ill.), Haute voltige d’une présence sans nom, L’Arbre à paroles, 2017, 53 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87406–652‑8

schroven.jpgC’est qu’il faut être un peu funam­bule, donc un peu poète soi-même, pour s’aventurer dans les alti­tudes où nous entraîne le dernier recueil de Pierre Schroven qui pour­suit, avec per­sévérance, sa quête, intime et uni­verselle, du mys­tère du vivant. Un même ques­tion­nement qui tra­verse la dizaine de recueils pub­liés à ce jour et qui con­firme la cohérence d’une œuvre tout entière tournée vers la lumi­nosité du sen­si­ble à explor­er.

Si la thé­ma­tique reste iden­tique, le poète attaque ici l’ascension par le ver­sant nord, le côté sans doute le moins éclairé, le plus ombrageux de la mon­tagne de ques­tions qui afflu­ent. Com­ment nom­mer cette présence au monde qui sem­ble si évi­dente ? Com­ment dépass­er cette insis­tance à être si ce n’est par les mots ? Mais ceux-ci suff­isent-ils ? Sont-ils les pitons essen­tiels à notre pro­gres­sion vers la hau­teur seule « aimée des oiseaux » ? En s’interrogeant sur le sens de la langue elle-même, le poète désta­bilise un peu plus le lecteur qui se sait en équili­bre pré­caire sur le fil ténu de sa pro­pre assur­ance. En éle­vant le regard vers une autre lucid­ité, bien au-dessus du grand cirque de la fête humaine, l’auteur parvient à saisir le moment où le voile infime se lève sur un autre type de joie. L’immanence de la nature et du sen­si­ble se révè­lent dès lors que le corps trou­ve, dans cette nou­velle effer­ves­cence, un nou­v­el équili­bre. Une sta­bil­ité flu­ide et aéri­enne qui rap­pellerait les gestes gra­cieux du danseur.

L’effort d’une vie est de l’affirmer
De réu­nir en elle toutes les per­fec­tions du monde
En étant enfin pleine­ment
Le corps mou­ve­men­té que nous sommes
            ce vent de folie
Posant en équili­bre sur la grille d’un jardin
Dont la parole ferme les yeux de la cer­ti­tude

La langue dénuée d’artifices, dénudée, voire ici déniée, par­ticipe de cette économie de moyens qui per­met au poète de touch­er à cette « dan­sité » du sen­si­ble à laque­lle fait référence le philosophe Mar­cel Paquet dans une pré­face à un précé­dent recueil de Pierre Schroven, inti­t­ulé juste­ment Dans ce qui nous danse (l’Arbre à paroles, 2011). Chez le poète, le corps n’est pas en mou­ve­ment mais mou­ve­men­té, comme le soleil ne danse pas mais est dan­sé. Les vers sem­blent suf­fire à ne pas trop en dire. Ils se con­tentent de tra­quer les traces invis­i­bles d’une transe ances­trale comme les tableaux d’un menuet vivant que chaque instant vécu, chaque lumière perçue peut révéler à qui sait voir et enten­dre sans for­cé­ment chercher à les nom­mer ou les hiérar­chis­er.

Autant se taire si c’est pour répéter à perte de voix ce qu’on a vu et enten­du

Voilà la prise de risque qu’ose le poète ! Déchiffr­er, dans l’épure ou le pig­ment d’une toile, dans les imper­cep­ti­bles anfrac­tu­osités de la paroi à gravir, le feu et l’infinie éten­due d’une vie vécue.

C’est qu’il faut être un peu trapéziste, donc aus­si un peu philosophe, pour voltiger aux côtés de Pierre Schroven.

Rony Demae­se­neer