En un soigneux désordre

Un coup de cœur du Car­net

Bel­gium Bor­de­lio 2, Arbre à paroles et PoëzieCen­trum, 2017, 560 p., 24.50 €, ISBN : 978–2‑87406–648‑1

belgium bordelio.jpgLe 8 juin 2015, Francine Ghy­sen rendait compte, dans Le Car­net et les Instants, de l’an­tholo­gie bilingue Bel­gium Bor­de­lio récem­ment co-éditée par le PoëzieCen­trum et L’ar­bre à paroles ; les maitres d’œu­vre Antoine Wauters et Jan H. Mysjkin y présen­taient en 454 pages trente poètes con­tem­po­rains – la plu­part étaient nés après 1955 –, dont 15 fla­mands et 15 fran­coph­o­nes. Voici que, le 25 mars dernier, vient de paraitre un deux­ième vol­ume basé sur les mêmes principes, mais comp­tant cent pages de plus et met­tant à l’hon­neur vingt-deux autres poètes. L’ar­ti­san prin­ci­pal reste J.H. Mysjkin, qui a effec­tué le choix des textes, leur tra­duc­tion et la présen­ta­tion des auteurs, épaulé par Pierre Gal­lis­saires pour les onze fla­mands, David Gian­noni et A. Wauters pour les onze fran­coph­o­nes. Les textes orig­in­aux fig­urent sys­té­ma­tique­ment sur la page de gauche et leur tra­duc­tion sur la page de droite, ce qui per­met au lecteur pointilleux d’ef­fectuer des com­para­isons intéres­santes, par exem­ple quand « hun stip­pen » devient « leur tique­ture », ou « inter minable » (sic) « einde en loos ».

La cou­ver­ture du vol­ume vaut qu’on s’y attarde un peu. Elle représente un jeu de taquin et ses seize cas­es, dont une vide, où le joueur doit faire couliss­er les car­reaux pour recon­stituer la séquence de chiffres ou de let­tres. En l’oc­cur­rence, le casse-tête sem­ble résolu, puisqu’il affiche “Bel­gium Bor­de­lio” et, en plus petit, “gestalt 2017”. L’ap­par­ente mise en ordre des pièces crée toute­fois un para­doxe, puisque bor­de­lio est une ver­sion latine fan­tai­siste de bor­del, “lieu où règne le désor­dre, le tapage”. Il se dit que les anthol­o­gistes, à l’en­tame de leur entre­prise, auraient tiré au sort les noms des poètes ; si c’est vrai, le “pot” ini­tial résul­tait cer­taine­ment d’une présélec­tion rigoureuse…  Quoi qu’il en soit, leur objec­tif n’est nulle­ment sco­laire ou clas­si­fi­ca­toire. Il s’ag­it au con­traire de dé-com­par­ti­menter groupes, coter­ies et régions, de mêler les textes, de con­fron­ter les démarch­es poé­tiques dans leurs simil­i­tudes et leur diver­sité, d’al­tern­er Fla­mands et Fran­coph­o­nes pour éviter la for­ma­tion de sous-ensem­bles : le par­ti pris édi­to­r­i­al est vis­i­ble­ment “indi­vid­u­al­iste”, non sans une petite touche d’idéal­isme altru­iste.

Nonob­stant le titre du vol­ume, le résul­tat n’a rien de “bor­délique”, au point de vue tant soci­ologique que stricte­ment lit­téraire. D’abord, les deux tiers des poètes sont des uni­ver­si­taires ou même des pro­fesseurs d’u­ni­ver­sité, les autres ayant une solide expéri­ence en matière de musique, d’arts plas­tiques ou de slam. La pro­por­tion hommes/femmes est de 6/5 du côté fla­mand, 8/3 du côté fran­coph­o­ne, soit une moyenne de 14/8 : si la sacro­sainte par­ité n’est pas atteinte, la ques­tion sem­ble avoir été prise en compte. Quant aux tranch­es d’âge, notons que le doyen est né en 1935, la cadette en 1990, ce qui implique une péri­ode de 55 années offrant une large lat­i­tude de choix. D’autre part, la con­sti­tu­tion de l’an­tholo­gie s’est accom­pa­g­née de décla­ma­tions publiques dans les trois régions belges et au-delà : l’on sait com­bi­en ce type d’ex­er­ci­ce, avec la prise en compte des réac­tions de l’as­sis­tance, per­met de mûrir l’é­val­u­a­tion des textes. Enfin, les tra­duc­tions sem­blent faites au micro­scope élec­tron­ique…  Tous ces élé­ments témoignent non d’une besogne désor­don­née, mais au con­traire de pré­parat­ifs soigneux, où seule la présen­ta­tion finale du vol­ume est agencée pour don­ner une impres­sion de lib­erté, voire même de hasard.

Par sa cohérence générale et son haut niveau de qual­ité, le con­tenu des poèmes con­firme la préex­is­tence de critères sûrs. Sans sur­prise, la thé­ma­tique dom­i­nante réside dans l’ap­préhen­sion sub­jec­tive de la vie, de soi-même, de l’autre, quoique cer­tains textes des slameurs abor­dent des ques­tions socié­tales ; s’y affirme un sen­ti­ment insis­tant et bien con­nu, celui de l’in­co­ercible sin­gu­lar­ité du “je”, de son décalage par rap­port à la col­lec­tiv­ité. Con­traire­ment à une ten­dance de la poésie actuelle, on trou­ve peu de références à des écrivains, pein­tres ou musi­ciens ; la plu­part des images sont emprun­tées à des choses proches, famil­ières, par­fois même dérisoires, tels le paysage envi­ron­nant, le corps humain ou l’ex­péri­ence éro­tique, loin de tout pro­pos méta­physique ou her­mé­tique. Du côté fla­mand comme français, l’id­iome est la langue courante, dépourvue d’emphase, de mots rares ou de jeux ver­baux gra­tu­its. L’écri­t­ure use peu du dis­con­tinu, de la brièveté hachée : ver­si­fi­ca­tion et phraséolo­gie se car­ac­térisent au con­traire par une ampleur bien­v­enue, qui peut aller jusqu’à la forme du “réc­it” poé­tique, comme chez Lauw­ereyns, Lekeuche ou Fierens…  En somme, ce livre est bien plus qu’une sim­ple antholo­gie : pour tous ceux qui n’en sont pas des habitués, il con­stitue une belle ini­ti­a­tion à la poésie con­tem­po­raine.

Daniel Laroche