Archives par étiquette : anthologie

Sur les sentiers de soi

Un coup de cœur du Carnet

Alain DANTINNE, Amour quelque part le nom d’un fleuve, illustrations Jean Morette, Herbe qui tremble, 2020, 271 p., 17 €, ISBN 978-2-491462-00-0

dantinne amour quelque part le nom d'un fleuveÀ vivre depuis quelques mois comme des reclus, on en viendrait presque à perdre le nord et dès lors, la notion du voyage. Étourdis, désorientés, nous n’avons, comme seul horizon, que celui de la chambre autour de laquelle nous bombinons. Dans cette attente de nouveaux départs, la lecture du volume-anthologie d’Alain Dantinne, Amour quelque part le nom d’un fleuve, ravive l’espoir. Celui non seulement d’envisager reprendre la route, entonner une fois encore le chant des pistes mais plus essentiel peut-être, celui de pouvoir choisir son exil intérieur. Et c’est justement par ce titre que débute la déambulation dans l’œuvre du poète-voyageur Dantinne. Toute la tension qui anime l’écriture de l’auteur est là, présente dès ce premier recueil[1], dans le titre même du premier poème sobrement intitulé Voyage. Continuer la lecture

Or du temps et poupées russes !

Jean-Michel AUBEVERT, Les entrelus de Jean-Michel Aubevert. De la rose au calame, Coudrier, coll. « À cœur d’écrits », 2020, 156 p., 20 €, ISBN : 978-2-39052-017-7

aubevert les entrelus de jean michel aubevertLe coudrier est ce bois dont on fait les baguettes de sourcier ! Et ne voilà-t-il pas que cette maison de poésie fait sourdre une idée qui émeut et comble un vide ! Comme par magie.

Joëlle Billy, la directrice du Coudrier, a initié une collection, À cœur d’écrits, autour d’un concept original : chaque ouvrage regroupera des textes d’un auteur « consacrés à des livres d’autres auteurs » tout en présentant ces derniers. Il s’agit donc d’un double hommage : aux Lettres, en général ; à la critique ensuite ou, plus spécifiquement, aux écrivains médiateurs, qui échappent (ou font mine d’échapper) au narcissisme ou à l’égocentrisme du créateur pour s’ouvrir aux talents et réalisations de leurs collègues. Continuer la lecture

Du déjà vu à l’inconnu, du déjà dit à l’inouï : les exigences roboratives d’Éric Clémens

Un coup de cœur du Carnet

Éric CLÉMENS, TeXTes, 1970-2019, anthologie composée par Dominique Costermans et Christian Prigent, CEP, 2020, 15 €, ISBN : 978-2-39007-054-2

Éric CLÉMENS, Le fictionnel et le fictif, Essai sur le réel et sur les mondes, CEP, 2020, 15 €, ISBN : 978-2-39007-053-5

Non, Éric Clémens ne passera probablement jamais à la télé au journal de 20 heures ou dans l’arène des émissions polémiques. C’est qu’        Éric Clémens n’a que faire d’être un « faiseur d’opinions ». C’est qu’Éric Clémens est un penseur/philosophe/poète exigeant et pour lui-même et pour ses lecteurs/lectrices. Cela dure depuis 50 ans. Et c’est tant mieux : lire Clémens, le suivre au fil du temps, c’est entrer dans une pensée qui ne cesse de renaître, de revenir sur ce qui la fonde, l’a fondée, dès la fin des années 1960. Pensée itinéraire, reprenant, se développant à l’infini, prenant des tours inattendus, se confrontant passionnément au politique, philosophe, scientifique, littéraire, cinématique, artistique, psychanalytique, éthique, phénoménologique, etc. À l’origine de cet itinéraire ? Le goût de Clémens pour la langue et les langages. Le plaisir qu’il y a à écrire. À rouvrir les chantiers abordés dans les livres précédents. Continuer la lecture

Un nuancier de l’âme

Véronique WAUTIER, Allegretto quieto, Arbre à paroles, 2020, 190 p., 15 €, ISBN : 978-2-87406-691-7

Si les mots ne libèrent que l’ombre
Où toujours je dépose mes pas
J’aurai marché sur un leurre bavard. 

Douceur et douleur, floraison et fenaison, ténuité et ténacité : ainsi s’articule le jardin de Véronique Wautier. Il faudrait presque imaginer ce jardin comme un coquillage bivalve, se tenant tout entier dans la main et contenant l’espérance. Il faudrait aussi l’imaginer aussi vaste que le silence qui était, pour Véronique Wautier, tantôt un sécateur et toutes les douleurs dedans, tantôt une respiration qui déborde, non, qui borde plutôt. Continuer la lecture

Bruxelles au 19e vue par les écrivains

Joseph VAN WASSENHOVE, Bruxelles. La ville vue par des écrivains du XIXe siècle, Samsa, 312 p., 30 €, ISBN : 978-2-87593-084-2

Repris sous une forme modifiée par Julien Gracq dans l’incipit de La forme d’une ville, le vers de Baudelaire tiré du poème Le cygne —  « la forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel » — compose la basse continue de l’essai de Joseph Van Wassenhove. Par quel prisme appréhender Bruxelles au 19e siècle, sachant qu’elle a subi, au nom du progrès et de la modernité, des modifications architecturales, urbanistiques souvent désastreuses, sinon par celui de la littérature ? Dans Bruxelles. La ville vue par des écrivains du XIXe siècle, l’auteur se livre à une enquête archéologique qui prend la forme d’une promenade littéraire. Continuer la lecture

« Je suis un peu inquiet de votre absence totale d’inquiétude »

Silence, Chavée, tu m’ennuies. 1031 aphorismes rassemblés par Jean-Philippe Querton, préface de Christine Béchet, postface d’Alain Dantinne, Collage d’Emelyne Duval, Cactus inébranlable éditions, 2019, 140 p., 17 €, ISBN : 978-2-930659-95-4 

Querton Silence chavée tu m'ennuies couverture aphorismesFigure incontournable du surréalisme belge (et plus particulièrement du groupe hennuyer), Achille Chavée demeure nimbé d’une aura qui, cinquante ans après sa disparition, rend toujours son cas aussi fascinant et épineux. Ayant physiquement combattu la « bête immonde » durant la guerre d’Espagne puis en tant que résistant entré dans la clandestinité, le brigadier international Chavée traîne cependant quelques dérangeantes casseroles rouges. À commencer par les soupçons d’interrogatoires musclés durant des procès staliniens à l’encontre de militants anarchistes. L’info est catégoriquement relayée dans la notice Wikipedia, mais sérieusement réévaluée dans certain article de Paul Aron sur l’engagement des écrivains belges francophones contre le franquisme… Continuer la lecture

Bruxelles, bien- et mal-aimée

Marc MEGANCK, Amour et désamour. Regards d’écrivains sur Bruxelles. 1845-1978, Historia, 2018, 64 p., p.50 €, ISBN : 978-2-93042-326-5

Le vingtième titre de la collection proposée par le Musée de la Ville de Bruxelles est l’un des plus attrayants : Amour et désamour. Regards d’écrivains sur Bruxelles 1845-1978. Cette petite anthologie, composée par Marc Meganck, s’ouvre par une lettre de Balzac à sa bien-aimée Eveline Hanska, célébrant en Bruxelles une des villes  « sacrées », « primordiales », où ils se sont retrouvés. Continuer la lecture

L’aphorisme est l’À faux rythme de l’écrivain

Michel DELHALLE, Belgique, terre d’aphorismes, Cactus Inébranlable, 2018, 300 p., 17€, ISBN : 978-2-930659-77-0

Belgique, terre d’aphorismes est l’aboutissement d’un travail d’archéologue, d’orpailleur, d’archiviste littéraire. Pendant de nombreuses années, Michel Delhalle a exploré le champ de fouilles des Lettres belges en quête de trésors de l’esprit nommés aphorismes et classé scrupuleusement ces objets littéraires (parfois, souvent ?) non identifiés. Le but ? Double : les réhabiliter en tant que mode d’expression à part entière ; en démocratiser la compréhension et l’accès. Continuer la lecture

Au royaume des orchidées

Pascale de TRAZEGNIES, Ô orchidées !, illustrations de Djohr, Flammarion, 2018, 256 p., 32 € / ePub : 21.99 €, ISBN : 978-2081445703

Admiratrice fervente de ces fleurs aussi belles que mystérieuses, qui, depuis toujours, intriguent, fascinent, parfois rebutent, Pascale de Trazegnies nous invite, dans un livre enchanteur, Ô orchidées !, à découvrir le monde littéraire des orchidées.

L’aventure commence sous l’invocation Les émerveillés.

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Trente ans et cent cinquante-cinq livres

Un coup de cœur du Carnet

Tétras Lyre 1988-2018. L’anthologie, textes rassemblés et édités par Primaëlle Vertenoeil, Tétras Lyre, 2018, 176 p., 20 €, ISBN : 978-2-930685-37-3

Les éditions Tétras Lyre prennent naissance en septembre 1988 dans une maison de la rue Pierreuse à Liège, sous l’impulsion de Marc Imberechts. Né à Gembloux, ce poète de quarante-six ans a beaucoup déambulé en Afrique, en France, en Écosse, puis a vécu de petits boulots avant de décrocher un diplôme d’instituteur et d’être engagé dans une école pour enfants en difficulté – tout en s’initiant à l’imprimerie… Ainsi va-t-il éditer artisanalement des recueils d’A. Wéry, de M. Biefnot, et publier en 1980 son premier livre personnel : D’un hiver L’autre. C’est René Leiva Jimenez, exilé chilien devenu un ami, qui lui suggère de créer à Liège une petite structure d’édition. Bientôt, une équipe de sept ou huit personnes est constituée. Elle veut mettre en évidence – édition bilingue, beau papier, typographie soignée, gravures originales – des poètes venus aussi bien d’Amérique latine, de Belgique ou du Maghreb, et commence avec des textes de Véra Feyder, Arturo Perez, William Cliff. On l’aura compris, la sélection est exigeante, tant pour les textes que pour les illustrations ; sont privilégiées l’originalité et la modernité, mais sans verser dans l’abscons ou le désincarné. Trois nouvelles collections font leur apparition en 1990, tandis que l’équipe initiale se réduit au trio formé par M. Imberechts, Guy-Henri Dacos et Jean-Marc Simar. Les parutions se succèdent au rythme variable de deux à dix titres par an : G. Hons, L. Noullez, É. Brogniet, F. Pessoa, A. Schmitz, F. Arrabal, Ph. Mathy, Ph. Leuckx, J. Izoard, M. Seuphor, W. Lambersy et bien d’autres. Continuer la lecture

Les mondes sensibles de Béatrice Libert

Béatrice LIBERT, Ce qui vieillit sur la patience des fruits verts : anthologie, Choix et préface d’Yves Namur, Peintures de Francis Joiris, Taillis Pré, 2018, 180 p., 20 €, ISBN : 978-2-87450-129-6</span>

libert ce qui vieillit sur la patience des fruits vertsYves Namur a signé de nombreuses anthologies de qualité, seul ou en tandem avec la regrettée Liliane Wouters. Son catalogue du Taillis Pré atteste de ses goûts et de son jugement d’éditeur. Tout choix étant un parti-pris, il est inévitable que le travail d’éditeur ou d’anthologiste soit sujet à controverse : il en assume parfaitement le risque depuis le début des années 1980. Et il rend ici justice à un poète auquel les landerneaux littéraires successifs ont prêté, comme à beaucoup de femmes dans l’histoire des Lettres, une attention trop souvent superficielle. Béatrice Libert n’est pourtant pas une inconnue : pédagogue, animatrice d’ateliers d’écriture et de collections littéraires, dont l’une dédiée à la jeunesse, elle est sensible aux arts plastiques. En atteste dans la présente édition la mise en valeur d’un Francis Joiris, artiste liégeois tout à fait particulier dont l’univers fascinant est digne de l’Arte Povera. Cette sensibilité picturale est présente aussi dans la bibliographie du poète, où figurent nombre de livres avec des plasticiens contemporains, ainsi que dans son art poétique personnel, où la peinture est, soit thème inspirant, soit présente dans sa manière de voir le monde. Continuer la lecture

Plaisirs littéraire… et linguistique

Michèle LENOBLE-PINSON, Écrire sans faute. Dictées lues, commentées et corrigées. Inclus : version audio en ligne,  De Boeck Supérieur, coll. « Entre guillemets », 2017, 206 p., 19.50 €, ISBN : 9782807315259

lenoble pinsonÉcrire sans faute. Un recueil de trente-trois dictées choisies principalement parmi celles proposées par les Championnats d’orthographe entre 1992 et 2016, auxquelles Michèle Lenoble-Pinson, présidente desdits Championnats, en a joint quelques nouvelles, puisées notamment dans l’œuvre du surréaliste Marcel Mariën et dans celle de Jean Ray, grande figure du domaine fantastique. Continuer la lecture

Maurice Carême, aux fenêtres du temps

Maurice CARÊME, Nonante-neuf poèmes, Choix anthologique et postface de Rony Demaeseneer, Christian Libens et Rossano Rosi, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2018, 159 p., 8 € / ePub : 6.99 €, ISBN : 978-2-87568-251-2
Un carnet pédagogique téléchargeable gratuitement accompagne le livre.

careme nonante neuf poemesSon art est la simplicité même. On a souvent confondu cette limpidité qui semble couler de source, cette fantaisie dansante, cette grâce musicale, avec la candeur, voire le simplisme, d’une poésie dédiée aux enfants – Maurice Carême, poète des écoliers – sans soupçonner la versification subtile ni envisager les thématiques qu’elles recèlent. Continuer la lecture

En un soigneux désordre

Un coup de cœur du Carnet

Belgium Bordelio 2, Arbre à paroles et PoëzieCentrum, 2017, 560 p., 24.50 €, ISBN : 978-2-87406-648-1

belgium bordelio.jpgLe 8 juin 2015, Francine Ghysen rendait compte, dans Le Carnet et les Instants, de l’anthologie bilingue Belgium Bordelio récemment co-éditée par le PoëzieCentrum et L’arbre à paroles ; les maitres d’œuvre Antoine Wauters et Jan H. Mysjkin y présentaient en 454 pages trente poètes contemporains – la plupart étaient nés après 1955 –, dont 15 flamands et 15 francophones. Voici que, le 25 mars dernier, vient de paraitre un deuxième volume basé sur les mêmes principes, mais comptant cent pages de plus et mettant à l’honneur vingt-deux autres poètes. L’artisan principal reste J.H. Mysjkin, qui a effectué le choix des textes, leur traduction et la présentation des auteurs, épaulé par Pierre Gallissaires pour les onze flamands, David Giannoni et A. Wauters pour les onze francophones. Les textes originaux figurent systématiquement sur la page de gauche et leur traduction sur la page de droite, ce qui permet au lecteur pointilleux d’effectuer des comparaisons intéressantes, par exemple quand « hun stippen » devient « leur tiqueture », ou « inter minable » (sic) « einde en loos ». Continuer la lecture

Le rayonnement d’un poète, Européen avant la lettre

Catalogue illustré de l’exposition Verhaeren.Un poète pour l’Europe, 80 p.
Émile VERHAEREN, Les villages illusoires, 2016, Espace Nord, 224 p., 9 €
Émile VERHAEREN, Les Villages illusoiresDorpen van zinsbedrog, traduit par Stefaan Van den Bremt, gravures d’Henri Ramah, 2016, Louvain, éd. P, 80 p.
Émile Verhaeren Veerman, poèmes choisis et traduits par Koen Stassijns, 2016, Lannoo, Tielt, 364 p.

verhaeren europePoète majeur, dramaturge original, critique d’art intuitif et pénétrant, Émile Verhaeren est l’une des grandes figures de notre histoire, de notre culture. L’une des plus chères, qui a marqué notre sensibilité de son souffle, son lyrisme, sa force, sa ferveur.

Chacun de nous garde en mémoire tels vers, telles proses aux accents personnels ; évoque son souvenir en se promenant dans les doux paysages des rives de l’Escaut qu’il a tant chantés.

Mais ce qu’on ne soupçonne pas toujours, c’est le rayonnement de son œuvre et de sa personnalité, célèbres dès la fin des années 1890, et avec plus d’éclat encore entre 1900 et 1910, dans l’Europe entière et jusqu’en Russie. Sa foi dans le vieux continent, son aspiration à une Europe unie, exemplaire (« L’Europe est une forge où se frappe l’idée »). Continuer la lecture

Une urgence : faire vivre la poésie

Yves NAMUR, Les poètes du Taillis Pré. Une anthologie partisane. Châtelineau, Le Taillis Pré, 2014, 308 p., 25 €

Poètes du Taillis PréQuand il crée en 1984 les éditions Le Taillis Pré avec la complicité de Cécile et André Miguel, Yves Namur est déjà un poète confirmé. Dès ses études de médecine à l’UCL, il a suivi des cours de Philosophie et Lettres, relu les philosophes présocratiques, dévoré les recueils de Jacques Izoard, rencontré de futurs écrivains comme Francis Dannemark ou François Emmanuel…  et publié de 1971 à 1977 ses huit premières plaquettes, aussitôt saluées par un audacieux mémoire de licence en philologie romane !  Suivent alors sept années de silence littéraire, que viennent rompre en 1984 les recueils Le toucher et Le Voyage, l’obscène, mais aussi la publication artisanale d’un manuscrit calligraphié par le couple Miguel : Dans l’autre scène. La maison d’édition Le Taillis Pré était née. Certes, les premières parutions sont irrégulières et de volume modeste, mais les auteurs ne sont pas choisis au hasard : Roberto Juarroz, Salah Stétié, Fernand Verhesen, Antonio Ramos Rosa, etc. Comme J. Izoard et quelques rares poètes altruistes, Y. Namur ne se contente pas de son œuvre personnelle, qui prend pourtant dans les années 90 une ampleur considérable et lui vaut de nombreux prix : il éprouve le besoin de mettre en valeur et de faire connaitre les textes qui ont trouvé en lui une forte résonance. Continuer la lecture