L’ombre et la lumière

Daniel DE BRUYCKER, Neu­vaines 4 à 6, Mael­srÖm, 2017, 230 p., 16 €, ISBN : 978–2‑87505–269‑8

de bruycker neuvaines 4 à 6.jpgEn sep­tem­bre 2015, sur ce même blogue du Car­net, j’ai dit tout le bien que je pen­sais des Neu­vaines 1 à 3 de Daniel De Bruy­ck­er. Vient de paraitre le deux­ième vol­ume de la trilo­gie, Neu­vaines 4 à 6, qui pour­suit la longue médi­ta­tion du poète sur les thèmes de la des­tinée, de l’i­den­tité per­son­nelle, du chem­ine­ment, du temps insai­siss­able, de l’écri­t­ure. On aurait pu crain­dre que s’in­stalle au fil des pages quelque monot­o­nie, vu le car­ac­tère obstiné du ques­tion­nement et la stricte économie des moyens, qu’il s’agisse du vocab­u­laire ou de l’imag­i­naire. Or, par une sorte de mir­a­cle per­ma­nent où la fig­ure du para­doxe joue un rôle essen­tiel, la pen­sée poé­tique se renou­vèle pareille­ment à son objet, qui n’est rien d’autre que la vie elle-même. En témoignent les insis­tantes images du chemin, de la marche et de la des­ti­na­tion incon­nue, la recherche d’un lieu enfin hab­it­able, le temps qui flue et qui ronge, l’al­ter­nance jour/nuit et le rythme des saisons, le dual­isme lumière/obscurité.

Lire aussi : la recension de Neuvaines 1 à 3

À celui que je croise
je demande : Où vas-tu ?
[…]
parce que telle est
la seule ques­tion vraie.

Par­mi les thèmes les plus lanci­nants, l’in­sol­u­ble ques­tion du « qui suis-je ? » se décline en de nom­breuses vari­antes, du chardon ancré au sol et frémis­sant au vent jusqu’à un sim­ple reflet sur l’eau en pas­sant par tel acteur sans scé­nario, mais sans qu’au­cune réponse soit don­née. Inti­t­ulé La marotte et le bâton, un cycle de neuf poèmes exploite une métaphore inhab­ituelle dans les Neu­vaines, celle du théâtre de mar­i­on­nettes : « mon livre est un castelet », où les rôles de pan­tin et de mon­treur vien­nent à se con­fon­dre. C’est en effet dans l’écri­t­ure du poème que la carence du moi se fait la plus fla­grante : « je ne sais pas ce que j’écris », « lumière de le faire, cen­dre de le com­pren­dre », « ce poème m’écrit, moi ». Un autre cycle inso­lite, Théorie du Tout, évoque le dia­logue du poète et de François le physi­cien à pro­pos du cos­mos, autre angle d’at­taque pour ten­ter d’élu­cider l’énig­ma­tique. Expan­sion aveu­gle de l’u­nivers aux con­fins du néant, nais­sance de la lumière, impos­si­bil­ité de penser l’a­vant-être : le savant ne peut répon­dre que par une demi-théorie, car le monde tout entier « se partage exacte­ment entre ombre et lumière. »

Il y a dans les Neu­vaines quelque chose de monacal. On sait que, depuis des années, De Bruy­ck­er con­sacre ses forces à remet­tre sur pied une vieille bâtisse dans la Manche, l’Er­mitage de la Mar­tinière. Neu­vaines pro­gresse comme une sorte de jour­nal dont le con­tenu, sans racon­ter certes le tra­vail quo­ti­di­en du maçon, en épouse le rythme, le mélange de dis­ci­pline et d’hu­mil­ité, le terme incer­tain. Ain­si la manip­u­la­tion des pier­res, leur ajustage et leur agence­ment for­ment-ils une sorte de con­tre­point à l’emploi des mots sur la page, lequel se pour­suit dans le cadre d’une struc­ture qua­si géométrique, com­mandée par le chiffre neuf. De plus, on a vu que la réflex­ion médi­ta­tive, imprégnée de spir­i­tu­al­ité païenne, porte sur des aspects fon­da­men­taux de l’ex­is­tence humaine, ses fonde­ments pour­rait-on dire, et sur le sens qu’il s’ag­it de leur don­ner. Autrement dit, l’en­tre­prise relève très pré­cisé­ment de l’ascèse, dont les exer­ci­ces physiques et moraux réguliers ont pour fonc­tion de libér­er l’e­sprit de tout faux-sem­blant, de toute illu­sion con­fort­able, per­me­t­tant au sujet d’at­tein­dre par inter­mit­tences une forme de vérité.

Trop de lumière éblouit
le soleil et la mort
sont en ce monde les deux objets
qu’on ne peut regarder en face

Daniel Laroche