Le juste dosage de la parole

Un coup de coeur du Carnet

Daniel DE BRUYCKER, Neu­vaines 1 à 3. Brux­elles, mael­strÖm, 2015, 230 p.

de bruycker neuvaines 1 à 3Sous le titre Neu­vaines 1 à 3, Daniel De Bruy­ck­er signe non pas un sim­ple « recueil » de poèmes, mais le pre­mier vol­ume d’une trilo­gie à l’ar­chi­tec­ture très élaborée. Cha­cune de ces trois pre­mières « neu­vaines », en effet, com­porte neuf groupes, chaque groupe neuf poèmes, chaque poème neuf vers. Ici s’ar­rête la con­trainte numérique, car la répar­ti­tion en ver­sets ou en stro­phes, quant à elle, est extrême­ment vari­able : 4–1‑4, 5–3‑1, 4–4‑1, 3–3‑3, 1–7‑1, 3–2‑2–2, etc. : toutes les com­bi­naisons pos­si­bles, sem­ble-t-il, ont été util­isées. De plus, les vers de chaque poème présen­tent une longueur vari­able, tan­dis que rimes et asso­nances fonc­tion­nent de manière aléa­toire…  Bref, une dis­ci­pline de fer règne du som­met de l’éd­i­fice jusqu’à un niveau struc­turel pré­cis – mais, en-deçà, s’ou­vre un espace de créa­tiv­ité ver­bale para­doxale­ment infi­ni. À l’in­star des jeux règle­men­tés, tout le livre s’arc-boute sur cette ten­sion entre Norme et Lib­erté, qui lui donne à la fois sa char­p­ente et son unité, tout en pré­fig­u­rant les pro­pos qui vont s’y tenir.

Il n’est pas indif­férent que « neu­vaine » désigne en général une série d’ex­er­ci­ces pieux. Certes, il ne s’ag­it pas ici d’ex­péri­ence religieuse. L’on n’en éprou­ve pas moins le sen­ti­ment d’une médi­ta­tion per­sévérante sur ce qui, essen­tiel à notre pro­pre exis­tence, ne cesse pour­tant de nous échap­per : son orig­ine et son terme, ce que je suis vrai­ment, ma place dans l’e­space et dans le temps, ce qui fuit et ce qui demeure. Inter­ro­ga­tion de nature philosophique, si l’on veut, mais à la manière des pré­socra­tiques, par le biais d’im­ages con­crètes qui désarçon­nent autant qu’elles révè­lent. Ain­si le chemin, le car­refour, le chem­ine­ment, la réversibil­ité ici/là-bas ; ain­si le vide qui est au creux de la matière ; ain­si le temps et ses scan­sions matin/nuit, maintenant/demain, saisons, âges de la vie ; ain­si l’al­ter­nance lumière/obscurité, adoucie par les astres qui bril­lent dans le ciel noc­turne, ou savam­ment traitée sur la scène de théâtre. Le poète sem­ble à la recherche de cer­ti­tudes qui ne vien­nent jamais, ou alors de façon pas­sagère, et se résout le plus sou­vent à une sorte de non-savoir fatal­iste. Mais ce ques­tion­nement sur l’or­don­nance du monde et de la vie n’a de pais­i­ble que l’ap­parence : ses con­tin­uelles hési­ta­tions et vari­a­tions cachent, tout en la man­i­fes­tant, une sorte d’anx­iété pro­fonde, incur­able.

Le « je » du livre serait un chercheur soli­taire – comme tout philosophe, pré­cisé­ment – s’il n’é­mail­lait ses pages de références, de cita­tions et de dédi­caces, au nom­bre de plusieurs dizaines. Sont évo­qués des écrivains comme Hen­ry Bauchau, Wern­er Lam­ber­sy, François Emmanuel, Jack Kéguenne, le Log­book de Chris­t­ian Dotremont ; le physi­cien François Englert ; la poésie chi­noise de l’ère Tang ; des dra­maturges japon­ais (Yoshi Oïda, Gun­ji Masakat­su) ; des pein­tres, pho­tographes, cinéastes, sans oubli­er les proches, ou de moins proches tel Saint Ortaire, religieux nor­mand du haut moyen-âge…  Con­sid­ér­er ces mul­ti­ples hom­mages comme latéraux par rap­port aux poèmes pro­pre­ment dits serait une bévue : ils mon­trent que pour De Bruy­ck­er l’écri­t­ure poé­tique s’éla­bore à par­tir de ren­con­tres priv­ilégiées, qu’elles soient per­son­nelles, lit­téraires ou artis­tiques, la cul­ture ori­en­tale for­mant un con­tre­point dynamique à la cul­ture européenne. Le sub­strat sur lequel s’é­tayent les Neu­vaines est donc à la fois très riche et pro­fondé­ment éclec­tique ; il n’est étranger ni à l’or­gan­i­sa­tion générale du livre, ni à la remar­quable capac­ité de renou­vèle­ment poé­tique dont il témoigne.

Le risque, avec un pro­jet poé­tique d’une telle ampleur, eût été de vers­er dans la pesan­teur, sinon dans l’indi­geste. Or, il n’en est rien. L’écri­t­ure de De Bruy­ck­er est flu­ide, limpi­de comme l’eau d’un ruis­seau, « sans rien qui pèse ou qui pose » (Ver­laine). Il est vrai qu’elle fait grand usage de la redon­dance, mais celle-ci ne se réduit jamais à une red­ite super­flue : comme dans une par­ti­tion musi­cale, elle con­stitue à chaque fois un appro­fondisse­ment, un enrichisse­ment du pro­pos. Rien ici n’est de trop, rien n’est trop peu. Avec une sureté qui est la mar­que des plus grands, n’u­sant que des mots et des moyens les plus sim­ples, l’au­teur évite autant les pièges de la banal­ité que ceux de l’é­sotérique. La règle des neuf vers évo­quée ci-dessus, mod­érée par le nom­bre vari­able de pieds, n’y est évidem­ment pas étrangère : ce cal­i­bre pré­fixé oblige à mesur­er le pro­pos au plus juste, sans le con­denser ou au con­traire le délay­er à l’ex­cès. Si elles ne sac­ri­fient rien à la facil­ité, les Neu­vaines sont d’une grande lis­i­bil­ité – qual­ités que l’on trou­ve rarement réu­nies dans la poésie con­tem­po­raine, et qui en font un livre d’ex­cep­tion.

Daniel LAROCHE

♦ Daniel De Bruy­ck­er lit un extrait de Neu­vaines sur Son­aLit­té