Où l’on parle d’un objet-livre et de son double sur le net plutôt que de parler de littérature

Claire PONCEAU, Adélaïde-Paysage et http://www.terramentis.eu/, Éléments de langage, 2015, 360 pages en 24 livrets + 1 carte au format A1, 22 €, ISBN : 978-2-930710-06-8

ponceau.jpgVoici un livre qui date de 2015, un projet singulier totalement passé inaperçu – ou presque – à l’époque de sa sortie et de ses présentations publiques. Y revenir, deux ans plus tard, pourquoi ? Pas forcément pour réparer, redonner une espèce de seconde chance à un écrit qui ne méritait pas de sombrer ainsi dans l’oubli. Ce serait, d’une part, donner beaucoup d’importance à la critique littéraire, faire croire que la critique pèse réellement dans le choix des lecteurs et lectrices. Ce serait, d’autre part, faire du critique littéraire une espèce de « justicier » ou de « redresseur de torts », posture, à mes yeux du moins, tout à fait ridicule.

Non.

Y revenir plutôt pour les questions qu’un tel objet singulier suscite, à l’heure où l’aura de l’objet-livre n’en finit pas, dit-on, d’être grignotée par l’époque 2.0, 2.com, 2.net, etc.

C’est que Claire Ponceau et son éditeur n’ont pas fait dans le détail. Ont décidé de jouer à fond la carte des « nouvelles technologies » – plus si nouvelles que ça, d’ailleurs. De sorte que Adélaïde-Paysage n’est pas qu’un livre à ranger, une fois lu, dans nos bibliothèques. De sorte qu’il n’est pas possible de parler d’Adélaïde-Paysage sans toucher un mot de son « double », www.terramentis.eu, son « petit frère » sur le net.

Je résume pour les lecteurs alentis par le désastreux cartésianisme de ces siècles récents et subséquemment mutilés de leur esprit baroque : W a eu un fils S qui s’est marié à P. Ils ont deux filles B et E. E fait de la danse et il va se passer quelque chose avec son prof qui s’appelle S H mais qu’on surnomme Q. On peut aussi faire un schéma. Pour le téléfilm, c’est fichu.

Adélaïde-Paysage : l’objet-livre

D’abord, dire ceci : Adélaïde-Paysage ne se présente pas comme un livre. Pas de carnets reliés ou de dos encollé. Non. Adélaïde-Paysage est un coffret en carton contenant vingt-quatre dépliants ainsi qu’un dépliant « mode d’emploi » reproduisant, au verso, l’intitulé des chapitres du livre et, au recto, la carte dessinée à la main du « paysage » où se déroulera – ou pas – la fiction. On commence où l’on veut. Par n’importe quel dépliant. Il n’y a pas d’ordre à suivre, tel dépliant devant se lire après tel autre, etc. Chaque bribe, chaque éclat, fonctionnant comme une pièce de puzzle. Sur terramentis, Claire Ponceau nous prévient : une fois lu ou agencé l’ensemble des pièces, faut pas s’attendre à ce que nous, lecteurs, lectrices, ayons devant nous une belle image, une parfaite mécanique, un récit parfait répondant à la lettre à la logique narrative ayant court de nos jours.

Claire Ponceau aurait plutôt décidé de faire tout le contraire. D’émietter les choses à un point tel qu’il ne nous sera possible, en cours de lecture, que d’émettre des hypothèses, créer des ponts provisoires et fragiles entre un détail par-ci, un « personnage » par-là, etc. Pas rare non plus que, dans cette fiction passant en revue vingt-quatre éclats de vie de trois femmes appelées Adélaïde, on n’arrête pas de faire supposition sur supposition à propos de l’identité du narrateur – ou de la narratrice – tant Claire Ponceau a soigneusement miné tout le terrain, dynamitant tout ce qui pourrait, aurait pu, nous donner un fil, une piste, un sentier balisé.

C’est que, on le devine à la lecture des pages web de terramentis, Claire Ponceau parie sur les lecteurs et les lectrices. Leur fait une énorme confiance. Parie sur leur curiosité. Leur intelligence. Leur capacité inouïe à renouer par eux-mêmes les bouts. Leur goût du jeu. Quitte à ce que, de lecture en lecture, de lecteur en lectrice, les bouts renoués forment, à chaque fois, un « sens » différent. Quitte à ce que toutes ces lectures soient contradictoires.

Nous serions quelque part vers l’est. Elle ne comprendrait rien. Une certaine lettre sur les bâtiments ressemble à une croche sans ses deux petites cerises. Elle est transportée. C’est le seul transport qu’elle s’autorise dans cette ville, certainement pas l’amoureux.

Adélaïde-Paysage : www.terramentis.eu

Claire Ponceau aurait pu se contenter de ce livre-objet singulier. Elle le redouble, pourtant, d’un site. Où Claire Ponceau s’échine à multiplier son livre. À sortir, en quelque sorte, sa fiction de la gangue des pages. Dans un long texte liminaire, elle précise : il s’agissait, pour le site, de proposer à divers artistes un jeu. Chacun d’eux recevant un lot d’éclats, de fragments d’Adélaïde-Paysage. Chacun d’eux y répondant, à leur manière, en proposant une ou plusieurs photos, des peintures, des bulles sonores, des vidéos.

Le site nous incite ainsi à nous muer en autre chose, à quitter notre état de lecteur et de lectrice, à devenir navigateurs et navigatrices. À découvrir, au petit bonheur, comme bon nous semble, les rebonds des artistes invités mais aussi d’autres éclats de l’histoire, d’autres pages écrites par Claire Ponceau, en écho – ou non – à ce qu’on découvre, aura découvert, dans les dépliants. Des bulles sonores aussi, des lectures simples et sans effets particuliers d’extraits du « livre ».

Sur le site, on découvre également des échos aux diverses expositions ayant suivi la sortie du livre Adélaïde-Paysage.

Tout cela ne va pas sans soulever bien des questions

Les choix esthétiques de Claire Ponceau sont clairs. Pleinement assumés. On vit dans une époque où l’on zappe et surfe sans cesse sur le net. Passant, au gré de nos envies, intuitions, besoins d’agencement, d’une info à une autre, d’une citation à une autre, etc. Adélaïde-Paysage, le livre et le site, miment, en quelque sorte, nos façons d’être et d’agir. Nous incitent, en tout cas, à faire avec Adélaïde-Paysage ce que nous faisons tous les jours sur le web. Créer des ponts provisoires. Des agencements illico oubliés dès que nés.

Oui mais.

Si tout cela a lieu déjà sur le net, pourquoi alors publier l’affaire en « livre » ? Quel surplus de sens y a-t-il à éditer cette fiction en livre plutôt que d’imaginer sa publication seulement sur le net ? À l’heure du zapping et du surf, quel surplus de sens apporte le fait d’utiliser, dans un livre, une logique de narration « imitant » le zapping et le surf ? Déconstruire à ce point l’objet-livre et la narration, déjouer à ce point les « attentes » des lecteurs et lectrices, en tout cas, a une curieuse conséquence : finalement, dans cette critique, on aura passé tout le temps à parler de l’objet-livre et de son avatar plutôt que parler de la fiction que propose Adélaïde-Paysage !

Comme si, finalement, la littérature elle-même était passée à la trappe !

Curieux, en effet.

Vincent Tholomé