Cœurs inaptes à aimer cherchent oxygène

Vic­toire DE CHANGY, Une dose de douleur néces­saire, Autrement, 2017, 142 p., 14,50€/ ePub : 10.99 €, ISBN : 978–2‑7467–4586‑5

de changyLes deux héros se sont ren­con­trés dans un bar à Brux­elles où ils ont pris l’habitude de se racon­ter leur journée. Lui a 52 ans et tra­vaille à la radio ; elle a la moitié de son âge. Nous ne con­naîtrons pas leur prénom. Pen­dant quelques mois, ils se retrou­vent au même endroit sans se fix­er de ren­dez-vous, pour le plaisir de par­ler. Un lien se tisse peu à peu, ils vont à un con­cert, puis se voient chez elle, en journée et à rideaux fer­més unique­ment, c’est que l’homme est mar­ié et père de famille.

Le réc­it est présen­té comme un huis clos où l’on voit évoluer une his­toire banale et sin­gulière à la fois entre les deux amants. « C’est une his­toire longue dis­tance, sans la dis­tance. » La las­si­tude n’a pas la pos­si­bil­ité de s’infiltrer dans leur cou­ple, et pour cause, les tourtereaux refusent d’entrer dans le quo­ti­di­en, ils ne savent jamais quand il se rever­ront, leurs moments à deux étant déter­minés par les aléas de la vie famil­iale du quin­quagé­naire.

Au fil du temps, l’histoire nous donne à voir un attache­ment pro­gres­sif entre les deux per­son­nages, attache­ment qui va de pair, chez l’héroïne, avec la peur de la fin et la décou­verte du manque vis­céral.

Quand il n’est pas là, son pro­pre corps lui échappe. Sans ses grands yeux con­quis pour lui don­ner forme, elle se sent laide, quel­conque, mal faite. Avant la nuit elle enlève sa robe très vite, sans un regard pour elle dans le miroir. Si elle est tou­jours aus­si belle que la veille dans ses bras, elle ne veut pas le savoir. Elle ne veut pas se savoir. Autant elle mange autant elle ne dort pas, quand il n’est pas là.

La jeune femme n’est pas dupe, elle est plus attachée à son amant que lui à elle. Elle lui a don­né son cœur sans con­ces­sion, elle décou­vre un pro­fond sen­ti­ment de soli­tude dans tous les moments où son homme est absent, seule sa présence donne du sens. Son univers tourne désor­mais autour de lui et rien que pour lui. Sa vie est faite d’attente et de manque, de peur aus­si. L’étau de la dépen­dance affec­tive se resserre pro­gres­sive­ment : la jeune femme s’isole de ses amis, elle passe tout le temps devant l’appartement de son amant pour ten­ter de capter des instan­ta­nés de sa vie famil­iale, elle étouffe de vivre son his­toire d’amour en cachette.

Et puis, assez vite, la per­spec­tive de ne pou­voir le ren­con­tr­er qu’entre qua­tre murs lui est insup­port­able (…) Il lui sem­ble que la taille de cet endroit dimin­ue, dimin­ue, dimin­ue. Que les pla­fonds descen­dent. Que la lumière baisse. Que ses murs à elle et ses mains à lui agis­sent de con­cert. La coin­cent, la broient, l’oppriment. Qu’elle a les os qui craque­nt. Qu’elle peine désor­mais à marcher sur deux jambes.

Dans ce pre­mier roman, Vic­toire de Changy nous pro­pose le réc­it d’une pas­sion adultère en vase clos avec un style épuré et sen­si­ble proche de celui de Mar­guerite Duras. L’histoire est présen­tée comme un puz­zle de frag­ments amoureux où l’on décou­vre à tra­vers les sen­sa­tions cor­porelles de l’héroïne les par­tic­u­lar­ités d’une rela­tion man­quante et man­quée, depuis la magie de la vibra­tion du début jusqu’à la déchirure de la fin.

Séver­ine Radoux