Orbe, une nouvelle collection des éditions Esperluète

Ève BONFANTI et Yves HUNSTAD, Accueil­lir l’inattendu, Esper­luète, 2017, 100 p., 9,50€, ISBN : 978–2‑35984–083‑4 ; Colette NYS-MAZURE, Quelque chose se déploie, Esper­luète, 2017, 96p., 9,50€, ISBN :  978–2‑35984–081‑0 ; Jaco VAN DORMAEL, Écrire le chaos, Esper­luète, 2017, 78p., 9,50€, ISBN :  978–2‑35984–082‑7

orbe bonfantiOn con­naît déjà les dif­férentes col­lec­tions lit­téraires et imagées des édi­tions belges Esper­luète, cette mai­son qui soigne par­ti­c­ulière­ment les écri­t­ures sin­gulières alliées à un art visuel de choix. La ren­trée lit­téraire est pour Esper­luète l’occasion de présen­ter une toute nou­velle col­lec­tion, « Orbe », qui offre à lire, sous la forme des dia­logues, des réflex­ions d’auteurs à pro­pos de leur pra­tique d’écriture et de lec­ture.

« Qui suis je ? C’est la ques­tion que les autres posent – et elle est sans réponse. Moi ? Je suis ma langue » écrivait si juste­ment le poète pales­tinien Mah­moud Dar­wish dans Une rime pour les Mu’al­laqât en 1995. C’est par cette ques­tion com­plexe posée à l’auteur que s’entame cha­cun des dia­logues d’« Orbe ». On habite sa langue moins qu’elle nous habite, moins qu’elle nous façonne et qu’elle nous hante. Dis­ons-le : la langue évolue moins avec nous que nous auprès d’elle. Avec « Orbe », il est ques­tion de définir ce qui, pour chaque auteur a provo­qué un désir lié à l’écrit. Ce désir, indi­vidu­el et pro­pre à cha­cun, s’inscrit dans un rap­port au monde, à soi et à la lec­ture. L’enjeu, ici, sera de décou­vrir dif­férents mécan­ismes et proces­sus d’écriture et de créa­tion.

La col­lec­tion se veut ouverte à tous les gen­res lit­téraires, qu’il s’agisse du roman, de poésie, de nou­velles, de tra­duc­tion, de théâtre, d’un scé­nario de film, de bande dess­inée ou de lit­téra­ture de jeunesse. Elle s’adresse à ceux qui s’intéressent au proces­sus d’écriture ou aux auteurs inter­rogés en par­ti­c­uli­er, ain­si qu’aux enseignants et par­tic­i­pants des ate­liers d’écriture.

Ini­tiée par l’écrivain et cinéaste Frédérique Dol­phi­jn, la col­lec­tion présente trois pre­miers ouvrages dont elle signe le dia­logue. Pour cha­cun d’eux, elle a choisi des mots à l’intention des auteurs. Ces derniers ont été piochés de manière aléa­toire, les uns après les autres, et ont ini­tié le début d’un nou­veau chapitre et d’une ébauche de réflex­ion.

L’emploi de la deux­ième per­son­ne, tu, lors de cha­cun des entre­tiens, souligne le car­ac­tère spon­tané et non arti­fi­ciel des dires de l’interrogeant comme de l’interrogé. Nul besoin de faire beau, ici, et c’est ce qui émeut dans le pro­pos : d’entendre les rires et les hési­ta­tions entre les lignes nous fait nous, lecteurs, pren­dre part au dia­logue à notre tour.

Ève Bonfanti et Yves Hunstad, Accueillir l’inattendu

Com­ment écrire pour enfin dire en pub­lic ? Dans cette con­ver­sa­tion, il sera ques­tion de théâtre et d’une cer­taine écri­t­ure de la trans­mis­sion.

Eve Bon­fan­ti et Yves Hun­stad, tous deux acteurs et auteurs de théâtre, ont décidé de mêler leur vir­tu­osité pour fonder la com­pag­nie La fab­rique imag­i­naire. Écrire en duo implique le chal­lenge de la sym­biose et de l’entente qui force à pass­er out­re les ques­tions d’égo. Deux écri­t­ures faites une, en per­pétuel mou­ve­ment, donc, inat­ten­due ;  en allers-retours de l’une à l’autre, où le pub­lic est par­tie prenante de la créa­tion et inter­roge sans cesse l’auteur.

Imprévu

Yves : On par­le bien de l’écriture… Dans l’acte de jouer, il y a zéro imprévu. Sauf s’il y a un acci­dent qui vient de l’extérieur. Mais de notre part, on ne crée pas d’imprévu quand on joue. On espère qu’il arrive pour ori­en­ter l’écriture, pour l’enrichir.

Eve : Cet imprévu posi­tif, là dans l’écriture et qui est repro­duit après de manière illu­soire dans le jeu, provoque une ten­sion… presque une supra con­science dans le cerveau du pub­lic… Tout se tend vers ce moment : qu’est-ce qui va se pass­er ?

Colette Nys-Mazure, Quelque chose se déploie

orbe nys mazureC’est par ce dia­logue avec Colette Nys-Mazure que s’est lancée la col­lec­tion “Orbe”.

Grande lec­trice et enseignante inaltérable, l’incontournable poète, nou­vel­liste, roman­cière et essay­iste dont l’œuvre a été récom­pen­sée de nom­breux prix incar­ne plusieurs facettes de l’écriture poé­tique. Elle pose, dans ses pages comme dans son quo­ti­di­en, un regard et une atten­tion soutenus aux autres et à leurs écri­t­ures.

L’autre

C’est vrai­ment exigeant, l’autre… C’est à la fois l’autre en soi… d’étrange, de dif­férent, d’inquiétant ; c’est l’autre, immé­di­at, avec qui on vit avec qui on tente de com­pos­er (…) Dans les livres que je fréquente, il y a une part des auteurs que j’ai appris à con­naître. Mais il y a aus­si tous ceux que j’ai envie de décou­vrir, que je ne con­nais absol­u­ment pas, et qui sont à des mil­liers de kilo­mètres de mes préoc­cu­pa­tions ou de mes façons d’écrire (…) Il y a une ren­con­tre avec un livre… mais une ren­con­tre qui pré­sup­pose des deux côtés une disponi­bil­ité.

Jaco Van Dormael, Écrire le chaos

orbe van dormaelQui sommes-nous ? Qu’est-ce que le sens, existe-t-il un sens, que faire de ce chaos qui nous tra­verse ? Cinéaste de l’imaginaire et de ce qu’il peut y avoir de grand dans l’enfance, Jaco Van Dor­mael pose cha­cune de ses répons­es sous le signe du ques­tion­nement. Se définis­sant, à la suite de Lui­gi Piran­del­lo, comme « Un, per­son­ne et cent mille », il inter­roge avec nous le proces­sus de créa­tion.

C’est à l’écriture de scé­nario que Frédéric Dol­phi­jn s’intéresse avec Jaco Van Dor­mael. On y décou­vre com­ment, écri­t­ure à part entière, elle induit égale­ment une créa­tion mul­ti­forme.

Incar­na­tion

Celui qui incar­ne le plus, c’est l’acteur. C’est en ça que l’écriture que je fais est une écri­t­ure col­lec­tive ! C’est à dire que je vis avec des fan­tômes pen­dant des années, dont je note les con­ver­sa­tions par bribes, qui me sont très fam­i­liers, pour lesquels par­fois j’ai de l’amour, parce que je les con­nais bien. Ils changent de vis­age régulière­ment. (…) ce sont des « mul­ti per­son­nages. (…) En général on dit qu’il y a  trois écri­t­ures : l’écriture du scé­nario, l’écriture sur le plateau et l’écriture au mon­tage. On ne par­le jamais de la qua­trième écri­t­ure, la plus impor­tante : celle du spec­ta­teur qui retient cer­taines choses, en oublie d’autres, inverse les scènes, fait dire à tel per­son­nage des choses qu’il n’a pas dites, et qui se réap­pro­prie le film.

Vic­toire de Changy