Merci à la vie

Un coup de cœur du Carnet

Michel CLAISE, Cobre (Cuivre), Luce Wilquin, 2017, 258 p., 20€, ISBN : 9782882535375

claise.pngSantiago, 11 septembre 1973. La soldatesque de Pinochet investit le  palais de la Moneda où le Président Allende vient de se suicider. Cette page parmi les plus noires de l’Histoire du Chili marque le début du nouveau roman de Michel Claise. C’est aussi pour Jorge Correa, un jeune attaché de presse protégé par Allende, le point de départ d’une odyssée initiatique à plus d’un égard.

Elle débute un peu comme dans Michel Strogoff : avant son suicide, le Président a confié à Jorge la délicate et périlleuse mission de fuir le pays livré à la botte des fauteurs du coup d’État et de gagner Cuba pour remettre à Castro une mallette verrouillée contenant des documents de première importance pour l’avenir politique du Chili. Après de longues semaines de planque chez un ami restaurateur où il échappe miraculeusement à une perquisition menée par le commissaire Ramon Gil, Jorge peut enfin entamer sa mission. Malgré les nombreuses embûches qu’il parvient à déjouer en chemin,  il poursuit sa progression vers le Nord et vers la Bolivie où il compte demander l’asile politique. Lors d’un contrôle, il réussit à refiler la précieuse mallette à Domingo, un ami de rencontre, ingénieur dans la mine de cuivre de Chuquicamata, qui partage ses idées à propos du sinistre Pinochet. Mais le faux nom que Jorge a adopté le trahit et il est enfermé à Chacabuco, le village-prison où les nouveaux maîtres du pays donnent libre cours à leur sadisme notamment par la torture et par les humiliations physiques et morales les plus odieuses. Dans cet enfer où règne toutefois une superbe solidarité entre les détenus, une supercherie collective et magistrale permet à Jorge, après avoir échappé de justesse au supplice de la baignoire, de s’évader et de poursuivre sa mission tout en récupérant la mallette chez son ami Domingo. Il bénéficie encore d’aides diverses dont celle de Marisol, sœur d’un de ses anciens codétenus, qui l’héberge et partage avec lui une passion amoureuse. Celles aussi d’un prêtre d’origine belge parfaitement « chilianisé » ou du guide andin, le chaman Eugenio, qui le fera parvenir enfin en Bolivie au cours d’un épisode tragique où l’on retrouve le commissaire Ramon Gil,  policier aussi tenace que Javert mais bien moins psychorigide et, au total, assez honnête homme. On n’en dira pas plus sur l’issue étonnante de la mission de Jorge que l’on retrouve dix-sept ans plus tard marié et père de famille vivant en Belgique où il s’est exilé pour combattre le régime de Pinochet et, plus tard, pour le retour effectif des libertés dans son pays enfin débarrassé du dictateur.

Voilà pour les aventures ainsi évoquées à gros traits, mais ce livre de Michel Claise est bien autre chose qu’une succession de péripéties. Parcours initiatique, on l’a dit, pour Jorge, mais aussi et surtout une célébration humaniste de la vraie vie. Célébration du courage, de la résistance, de l’amitié, de la fraternité, mais aussi d’une spiritualité ouverte sur l’homme et sur les arcanes de la nature (ainsi les têtes de chapitres se déclinent-elles à l’enseigne des quatre éléments). Célébration aussi d’un amour vif pour ce pays, pour ses habitants, pour ses paysages, pour sa culture et pour ses traditions ancestrales, dont celle du chamanisme qui nous vaut un passage (à plus d’un titre) empreint de ce que nous appelons, nous, « réalisme magique ». Et comme complément à ce voyage de « construction » personnelle, Jorge, enfant naturel, découvrira enfin l’identité de son père biologique.

Dans une postface éclairante, l’auteur a tenu à évoquer les liens qui l’unissent à ce Chili qu’il connaît bien et aime profondément. Un pays dont il a côtoyé de près plusieurs réfugiés politiques qui ont choisi la Belgique en tant que terre d’exil et, à l’époque, terre d’accueil. Et parmi eux celui qui lui a inspiré le personnage de Jorge, devenu son cousin par alliance. C’est aussi l’occasion pour Claise de dire l’importance de la démarche romanesque pour restaurer « le respect de l’autre et le sens de l’éthique » comme pour « participer au devoir de mémoire ».

Quant au titre du livre Cobre (cuivre), il vise de toute évidence par sa percutante sobriété à mieux stigmatiser le culte du profit, ce dieu tout puissant, ainsi que ceux qui le servent. Ceux qui, en l’occurrence, comme Nixon et Kissinger se firent, au mépris de milliers de vies humaines, les soutiens, sinon les artisans, du coup d’État chilien pour préserver les intérêts financiers  de leur pays, en particulier dans l’exploitation juteuse des mines de cuivre. Un exemple suivi par d’autres, notamment – comme le souligne le réquisitoire de l’auteur – dans des guerres conçues pour « développer les intérêts de l’industrie américaine du pétrole et de l’armement ». Après la colère, le besoin d’espérer quand même : « Quoiqu’empreint d’un profond pessimisme, je refuse de dire qu’il est trop tard ». Et de citer la phrase de Neruda reprise par un prisonnier de Chacabuco: ils pourront couper toutes les fleurs, ils n’empêcheront jamais le printemps. C’est du reste un texte du poète chilien qui introduit ce roman généreux et d’une grande richesse humaine. Comme il se conclut sur le superbe Gracias à la Vida, ce merci à la vie de l’inoubliable Violetta Parra, passé presque dévotement  au répertoire de chanteurs du monde entier.

Ghislain Cotton