Se souvenir du passé pour mieux construire son avenir

Françoise THIRY, Sous le rideau, la petite valise brune, M.E.O., 2017, 17 €, 204 p., ISBN : 978–2‑8070–0131‑2

thiry sous le rideau.jpgTu t’appelles France. Tu es bel­go-burundaise. Tu es arrivée en Bel­gique avec un Boe­ing de la Sabena en 1966. Tu avais six ans. Après avoir été bal­lot­tée de famille d’accueil en famille d’accueil, tu es adop­tée par un cou­ple désireux d’avoir un enfant. Tu te pli­eras aux codes de la société belge, soi-dis­ant ouverte et tolérante, pour lui plaire, par crainte de retourn­er dans un orphe­li­nat. Tu feras l’effort d’oublier tes pre­mières années de vie, de ne pas pos­er de ques­tions sur tes orig­ines. Tu t’efforceras d’ailleurs de les faire dis­paraître, de ren­dre invis­i­ble la part noire qui est en toi. Mais ton incon­scient, qui se sou­vient, souf­fre de cette amnésie imposée, se sent inex­is­tant et te le fera rapi­de­ment ressen­tir. Pour sur­vivre, tu devras accepter d’ouvrir la valise et décou­vrir qui tu es…

Au-delà de toute la ques­tion psy­chologique qu’est la con­struc­tion de sa vraie iden­tité  lorsqu’on est un enfant adop­té, le roman Sous le rideau, la petite valise brune revêt une dimen­sion his­torique. Par ce réc­it d’une vie, Flo­rence Thiry, l’auteure, retrace aus­si le con­texte socié­tal, poli­tique, économique et cul­turel des années d’après-guerre. Surtout, elle ouvre judi­cieuse­ment le rideau der­rière lequel se cache un secret d’Église et d’État ; un pan de l’histoire col­lec­tive des Belges, que trop hon­teux, nous avons préféré enfer­mer à dou­ble tour et oubli­er : des enfants de la coloni­sa­tion à l’existence ren­due juridique­ment invis­i­ble.

Nous qui lisons ce livre devenons la part blanche d’une métisse à laque­lle sa part noire s’adresse pour lui racon­ter son his­toire, notre his­toire oubliée. L’histoire de la supré­matie des blancs sur les noirs. L’histoire de ces enfants nés de rela­tions coupables, qui por­tent la honte dans la couleur de leur peau métis­sée. Des enfants qui seront arrachés de force à leurs mères par une reli­gion catholique blanche et raciste.

Ce mono­logue adressé à soi-même per­met, de façon astu­cieuse, de s’identifier aus­si bien à ce per­son­nage déchiré entre deux par­ties de lui-même, qui souf­fre de n’avoir aucun repère iden­ti­taire, qu’à notre ancêtre belge qui a, non seule­ment, osé pos­er un juge­ment racial non fondé mais qui a égale­ment réus­si à le légitimer.

Un héritage belge dif­fi­cile à assumer mais dont le sou­venir est un mal bien néces­saire pour analyser de façon cri­tique les déci­sions poli­tiques actuelles. Dans un con­texte social mar­qué par une crise migra­toire, ce réc­it métaphorique nous met en garde… Con­naître son passé est impor­tant pour con­stru­ire son avenir. Ne repro­duisons pas les mêmes erreurs !

Mélis­sa Rig­ot