Maurice Carême, aux fenêtres du temps

Mau­rice CARÊME, Nonante-neuf poèmes, Choix anthologique et post­face de Rony Demae­se­neer, Chris­t­ian Libens et Rossano Rosi, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2018, 159 p., 8 € / ePub : 6.99 €, ISBN : 978–2‑87568–251‑2
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careme nonante neuf poemesSon art est la sim­plic­ité même. On a sou­vent con­fon­du cette lim­pid­ité qui sem­ble couler de source, cette fan­taisie dansante, cette grâce musi­cale, avec la can­deur, voire le sim­plisme, d’une poésie dédiée aux enfants – Mau­rice Carême, poète des écol­iers – sans soupçon­ner la ver­si­fi­ca­tion sub­tile ni envis­ager les thé­ma­tiques qu’elles recè­lent.

Nonante-neuf poèmes, l’anthologie com­posée par Rony Demae­se­neer, Chris­t­ian Libens et Rossano Rosi, qu’ils com­plè­tent d’une post­face analysant l’œuvre du poète et soulig­nant sa moder­nité, nous en pro­pose une retra­ver­sée au fil des recueils qui nous par­lent tou­jours : Mère (1935), La Lanterne mag­ique (1947), La Mai­son blanche (1949), La Voix du silence (1951), L’Eau passe (1952), Pigeon vole (1958), Le Mât de cocagne (1963), Fleurs de soleil (1965), Bra­bant (1967), Mer du Nord (1968), L’Arlequin (1970), Le Moulin de papi­er (1973), Au Clair de la lune (1977)… jusqu’au dernier, Sac au dos, paru en 2015.

Fidèle aux vers réguliers, sou­vent impairs, de préférence courts, ten­ant par­fois en quelques syl­labes (« Rien à dire ? / Si par­di ! / Qu’il faut rire […] Rire en sage, / Rire en fou, / Rire à faire / Une terre / De lumière. »), Mau­rice Carême chante la joie d’être au monde : « Loin, tou­jours plus loin, / Partez en chan­tant ! / Le monde appar­tient / À ceux qui n’ont rien. »

L’émerveillement devant la nature, la com­plic­ité avec le règne ani­mal. Son bes­ti­aire est inépuis­able, du zèbre au héris­son, s’exalte devant les oiseaux, et réserve une place priv­ilégiée à son per­ro­quet (« Il est taquin / À faire peur / Et plus malin / Qu’un pro­fesseur. ») et à son chat (« Le chat ouvrit les yeux, / Le soleil y entra. / Le chat fer­ma les yeux, / Le soleil y res­ta. / Voilà pourquoi, le soir, / Quand le chat se réveille, / J’aperçois dans le noir / Deux morceaux de soleil. »).

La mémoire rêveuse : « Aux fenêtres du temps, / J’ai regardé le monde. / Je me suis vu, enfant, / Jouant tout seul dans l’ombre. »

La douceur et les saveurs de la vie quo­ti­di­enne, du décor fam­i­li­er : « On a dressé la table ronde / Sous la fraîcheur du cerisi­er. / Le miel fait les tartines blondes, / Un peu de ciel pleut dans le thé. »

Mais il laisse aus­si percer une secrète ironie : « Tu n’es ni Vil­lon ni Ver­laine. / Ta vie ne fut que quo­ti­di­enne : / Une pelote de semaines / Qui se déviderait pour rien. ». Une pro­fonde mélan­col­ie : « Qu’a‑t-on per­du, qu’a‑t-on gag­né / À l’étrange jeu de la vie ? / Ne perd-on, avec les années, / Jusques à l’envie de gag­n­er ? » « Nous ne saurons ce que nous eûmes / En cet univers déce­vant. / Cen­dre déjà promise au vent, / Nous ne saurons ce que nous fûmes . »

Il trou­ve peut-être ses plus beaux accents, les plus prenants, dans les vers empreints de son amour pour sa mère, qui porte entre tous deux recueils : Mère et La Voix du silence, pub­lié quelques années après la mort de cette maman tant chérie, révérée, alors qu’il était en rési­dence d’écrivain en Tché­coslo­vaquie : « Et lorsque le mal­heur / M’attend sur le chemin, / Je le sais par ton cœur / Qui bat con­tre le mien. » « Depuis le jour où tu es morte, / Nous ne nous sommes plus quit­tés. / Qui se doute que je te porte, / Mère, comme tu m’as porté ? »

Mau­rice Carême, con­clu­ent les trois auteurs, « réus­sit à nous méta­mor­phoser, le temps d’une joyeuse lec­ture, le temps d’une plus grave relec­ture, en l’être que nous fûmes ». Il nous offre la pré­cieuse fac­ulté de « voir le monde sous cette nou­velle lumière oubliée ».

Francine Ghy­sen