« Pourquoi / s’abonner / au monde ? »

Un coup de cœur du Carnet

Alexis ALVAREZ, Une année sans lumière, Tétras Lyre, 2017, 96 p., 15 €

alvarez_une annee sans lumiereLa poésie contemporaine (soit celle qui est signée par des vivants) est devenue un objet encombrant au XXIe siècle. Personne ne la lit, a fortiori personne ne l’achète, et elle ne pullule encore, invisiblement, que parce que certains éditeurs qui se lancent dans ce créneau profitent de naïfs prêts à se faire publier à compte d’auteur, pour au final n’être ni diffusés ni promotionnés. Bien sûr, il y a l’oralité, circulant dans les cabarets littéraires ou les soirées de lecture entre coteries d’initiés ; mais aujourd’hui, en librairie, où se cueillent Les Fleurs du mal, où se gausse-t-on des Amours jaunes, et où La nuit remue-t-elle ?

Alexis Alvarez a su creuser son trou (noir, évidemment) dans cette nébuleuse surpeuplée de satellites égarés, d’éphémères novas et de comètes chauves. Son Année sans lumière ne prétend nullement briller à l’instar de ces astres depuis longtemps désintégrés. Pas de tropes ici, mais des entropies à néant que veux-tu (« N’essayez pas de prouver quelque chose qui fera en sorte que votre vie n’est pas mal ») ; des slams avortés, des aphorismes vidés de toute zenitude, des mots fleur bleue invariablement conclus par la parenthèse «(on s’en bat les couilles) », des encouragements à consulter des versets bien précis du Lévitique et des Épîtres aux Corinthiens, des statistiques dignes du Gorafi ou encore des flashes, patiemment développés façon polaroïds fades : « Pendu à un pénis de grand-mère », « Si démangeaison, frotter avec un enfant endormi » « Palpez, palpez. Si vous sentez quelque chose, c’est mal barré ».

Certes, la tradition bien de chez nous des surréalistes, des ensauvagés de la langue ou des fous littéraires se devine à chaque page, mais souterraine, discrète, maintenue sous d’épaisses voussures. On peut entrevoir ici les mânes de Scutenaire, là le déphasage d’un Paul de Troy, le tout mâtiné de franche rigolade à la Cioran et d’une métaphysique que contresignerait un Didier Super.

tout fut fait
tout fut dit

puis

tout fut tu
tout a fui
étouffé

Arrive la page 65, où tout bascule. Car, passé le premier choc visuel légitimement éprouvé devant ces phrases qui font entorse à la plus élémentaire littéracie, on comprend qu’Alexis Alvarez a réalisé rien moins que de créer une nouvelle syntaxe du français, en quelque dix… Mais dix quoi ? Pas des « textes », rien à voir. Des « cut-up » ? Non plus, dans la mesure où un flux subsiste, un semblant de fil vous guide à travers ces micro-labyrinthes verbeux, quitte à vous faire souquer sur la paroi à chaque tournant. C’est en fait la voix de notre époque – amalgame de tags verbaux, d’illuminations illettrées, d’aboiements sur forums, d’injonctions paradoxales et de principes éthiques énoncés sur un ton crapule – qui passe à la moulinette, remasterisée en mode syndrome de la Tourette, par ce DJ revenu de tout et convaincu que, vue de près comme de loin,

La Terre
est
une
baballe
pleine de
connards

Inutile. Complaisamment sordide. Cynique, insolent et défaitiste.

Indispensable, quoi.

Frédéric Saenen