Le livre de la mère

Alan SPELLER, Rideau, Esper­luète, coll. « En toutes let­tres », 2017, 48 p., 16 €, ISBN : 9782359840889

speller rideauLe titre. Un seul mot. Rideau. De fin. Sur la vie. De la mère du nar­ra­teur. Rideau. Tran­chant comme un couteau. Découpant une scène, celle du début de la fin. La scène, mise sur une scène. Encadrée. Figée en une image trem­blée. Avec le corps de la mère gisant, en son cen­tre. Réitérée. Avec les mêmes mots, ou presque. D’ailleurs, peu de mots, tout au long de ce réc­it frag­men­taire, pour cette scène et sa suite. Une suc­ces­sion de courts syn­tagmes, tels des vers libres, de trois ou qua­tre items, sans verbe sou­vent pour les lier. Des points, des vir­gules, des ellipses,  en rem­place­ment.

Son corps.
Entre la cui­sine et le salon.
La posi­tion, étrange, saugrenue.
Une jambe, repliée sous l’autre.
Un bras, plaqué le long du corps.
L’autre replié.
La main, posée sur la joue.

Cette scène, inau­gu­rale, a pour place un lieu de pas­sage. Le livre sera tel, celui du pas­sage. De la vie à la mort. La scène, ensuite, se réplique, se déplace (à l’hôpital, à la mai­son de retraite, à nou­veau à l’hôpital), évolue (l’état de san­té se dégradant) ; se rit­u­alise. Elle en engen­dre d’autres, alter­nent sou­venirs de famille ou brèves incur­sions du présent (avec la voi­sine, les col­lègues de tra­vail, le per­son­nel hos­pi­tal­ier). Qui appa­rais­sent en phras­es plus longues (si peu), ver­bales, dévelop­pées en para­graphes. Dans ce réc­it frag­men­taire, chaque type de scène a donc son pro­pre mode. Resser­ré jusqu’à l’os quand la mère et le fils sont ensem­ble dans la mort en court  – comme s’il n’y avait qu’eux pour eux ; déployé, à l’évocation d’autres per­son­nes, même si le cœur c’est eux, encore. Il s’y révèle le tout de leur rela­tion. Une rela­tion où l’amour se dit avec des mots tus, durs, de rejet (Mais qu’est-ce qu’on va faire de lui, mon Dieu ?), avec des gestes rares, ten­dres, de rap­proche­ment (Sa main me caresse les cheveux).

Alors que la mort s’est instal­lée dans le corps de la mère (un AVC), le silence s’invite, de pair. Assour­dis­sant bien­tôt, il absorbe tout, même la mort. Il sera le dernier mot du texte. Défini­tif. Plus de retour en arrière. Rien. Le mot rideau pou­vait encore s’ouvrir. Pour un rap­pel. Du passé. Mais pas celui-ci, mais pas : silence. Et s’il reste quelque chose, c’est : le livre. De la mère, pour tou­jours plus morte que vive.

Michel Zumkir