« Toujours et partout Gens de bien ! »

Paul-Hen­ry GENDEBIEN, His­toire d’une famille, Les Gen­de­bi­en au temps des révo­lu­tions et des guer­res européennes, Weyrich, 2017, 470 p., 29 €, ISBN : 9782874894367

gendebien histoire d une familleÉcrire la biogra­phie d’un indi­vidu, avec ce qu’elle com­porte de révéla­tions, de ren­con­tres, de richess­es et d’aléas, relève déjà de la gageure ; mais s’attacher à retrac­er l’histoire des mem­bres suc­ces­sifs d’une même famille depuis ses plus loin­taines orig­ines, quel défi ! L’ouvrage que Paul-Hen­ry Gen­de­bi­en con­sacre à sa lignée plaide en tout cas pour une exten­sion des enquêtes généalogiques, qu’il s’agirait de réin­té­gr­er dans le réc­it nation­al com­mun, et qui pour­raient avoir ici pour objets les Nothomb ou les Orban…

Doc­teur en droit, écon­o­miste, député à dif­férents niveaux des struc­tures de l’État, Délégué Général de la Com­mu­nauté Wal­lonie-Brux­elles à Paris pen­dant huit ans, auteur d’études sur la Wal­lonie, l’Afrique et la Fran­coph­o­nie, l’homme est aus­si con­nu pour son com­bat poli­tique, lui qui fon­da en 1999 le mou­ve­ment Rat­tache­ment Wal­lonie-France. Afin de dress­er cet impres­sion­nant « mémo­r­i­al famil­ial », Paul-Hen­ry Gen­de­bi­en a toute­fois remisé sa panoplie de mil­i­tant pour se faire authen­tique­ment his­to­rien. Son désir pre­mier est en effet de se situer dans la con­ti­nu­ité et le legs d’un héritage tout immatériel mais sans cesse présent à la con­science de ceux qui en sont intime­ment por­teurs. Il l’exprime sans ambages dans son avant-pro­pos :

Une com­mu­nauté de des­tin lie entre elles un chapelet de généra­tions dont le passé, si l’on n’y prend garde, risque tôt ou tard de se per­dre, mais dont le futur doit émerg­er au-delà des nos­tal­gies et en dépit des incer­ti­tudes. Ce fort sen­ti­ment d’appartenance, qui relève de l’évidence pour ceux qui ne sont sai­sis, exige pour­tant d’être entretenu, reviv­i­fié, retrem­pé aux sources de la mémoire, con­tribuant de cette manière à la trans­mis­sion morale d’une famille.

Et il y en a, des anec­dotes ou des hauts faits à relater, des sac­ri­fices à saluer, des por­traits à bross­er, d’incessants aller-retour entre des­tin par­ti­c­uli­er, col­lec­tiv­ité et His­toire majus­cule, au cours des treize généra­tions qui ont porté les Gen­de­bi­en jusqu’au XXIe siè­cle… Aux alen­tours de l’an 1500, leur nom se ren­con­tre sous dif­férentes gra­phies, et ils sont alors « des arti­sans du métal, des maîtres de forges, des petits nota­bles au pays de Dinant ». De là, leur essaim­age gagne la Val­lée de la Meuse, Mons, Brux­elles, La Haye, jusqu’à Paris. Comme une grande part de la pop­u­la­tion européenne, les Gen­de­bi­en tra­verseront leur lot de boule­verse­ments sociopoli­tiques et économiques, de cat­a­stro­phes aus­si. L’enfance de Bastien Gen­de­bi­en, pre­mier ascen­dant direct de la lignée dont la nais­sance se situe vers 1530, est bercée par les exac­tions du Téméraire et il ver­ra, dans sa prime ving­taine, défil­er dans sa cité les troupes de Hen­ri II. Son fils Jean sera emporté en 1616, peu après son épouse Damide, par un mal qui a tout de la peste. En 1675, un autre Jean, de la qua­trième généra­tion, se résout à faire incendi­er sa pro­pre mai­son afin qu’elle ne tombe pas dans les mains d’envahisseurs alle­mands…

Une cer­taine force de résis­tance dou­blée d’un indé­ni­able esprit d’initiative car­ac­térise les mem­bres suc­ces­sifs de la famille. Un Sébastien, dans la pre­mière moitié du XVIIe siè­cle, inau­gur­era en quelque sorte une tra­di­tion chez les Gen­de­bi­en, à savoir se mêler avec per­ti­nence et courage des affaires publiques. Il pren­dra en effet la direc­tion des travaux visant à remet­tre en état les rem­parts de la citadelle de Dinant. En 1698, un autre Sébastien fera recon­naître par l’autorité française les armoiries famil­iales frap­pées aux couleurs lié­geois­es et dont « les armes sont d’or à un pal de gueule accosté de six flammes du même ».

De chanoine sauveur de reliques en juriste épris de lib­erté – car au fil du temps les Gen­de­bi­en servi­ront avec excel­lence le Rouge comme le Noir – nous arrivons au « moment Alexan­dre », qui fut l’un des prin­ci­paux ani­ma­teurs de la révo­lu­tion de 1830. Les quelque cents pages que Paul-Hen­ry Gen­de­bi­en con­sacre à ce pres­tigieux aïeul valent à elles seules un essai de grande qual­ité, qua­si­ment séca­ble de l’ensemble, qui non seule­ment mon­tre le rôle cen­tral joué par le per­son­nage dans les événe­ments (notam­ment avec le Comité de l’Association nationale qu’il fonde pour enray­er, en mars 1831, la restau­ra­tion des Nas­sau fomen­tée depuis Lon­dres), mais qui restitue aus­si le cli­mat bouil­lon­nant de l’époque, la vio­lence des affron­te­ments, la force de con­vic­tion chevil­lée à l’âme de cette généra­tion de trente­naires et de quadras qui jetèrent en quelques mois les bases d’un nou­v­el état.

Au fil des pages, l’ouvrage se mue en « beau livre », cédant le pas à un riche album pho­to, d’une très belle déf­i­ni­tion. Enfin, la per­spec­tive s’ouvre sur les entrelacs des frondaisons de l’arbre généalogique, avec ses appar­ente­ments. L’on y ren­con­tre ain­si les noms du cap­i­taine d’industrie Ernest Solvay et, pages plus intéres­santes encore pour Nos Let­tres, celui du postro­man­tique Octave Pirmez, auteur de Jours de soli­tude, ou encore de Hen­ry Car­ton de Wiart, à qui l’on devra l’œuvre qui a don­né à Liège son surnom, La Cité ardente

Si la famille est bien cet agré­gat organique et spir­ituel qui ne vit qu’en durant et en s’élargissant son espace vital, celle des Gen­de­bi­en en est un spéci­men de choix, elle qui s’est fondée et con­stru­ite « sur le labeur per­ma­nent, sur la per­sévérance, sur la fidél­ité des ver­tus civiques ». On saluera, dans ce grand livre au souf­fle bar­résien, la noble his­toire d’une fidél­ité.