C’était au temps où Bruxelles ne rêvait pas vraiment

Nathalie STALMANS, Le vent du boulet, Genèse édition, 2018, 248 p., 22,50 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 979-1-0946891-27

stalmans le vent du boulet.jpgBruxelles et la Belgique subissent le poids de l’occupation par la République française. Rue Neuve, la maison cadastrée VIIe section n° 460-461 est occupée par deux familles : à gauche la famille Delberghe, à droite les Durand. Chacun de leurs membres est pris à sa façon dans les remous de cette époque troublée de l’instauration du nouveau régime. Nathalie Stalmans décrit ces différents destins, le plus souvent très durs, si pas tragiques. Les habitants des deux moitiés de la maison se croisent, sans plus. Pourtant, l’arrivée d’un Français de Lille, qui utilise un ordre de réquisition pour s’installer dans la demeure, va créer des liens insoupçonnés entre les habitants. Il n’est pas judicieux d’en dire plus ici pour préserver le plaisir de la découverte.

Nathalie Stalmans reconstitue patiemment le contexte de l’époque. Face aux mesures parfois brutales prises par les autorités sous la coupe de la France, le tissu social tente de se réorganiser. Ainsi, les institutions d’enseignement sont forcées de disparaître puisqu’elles sont aux mains de congrégations religieuses dorénavant interdites ; ce qui paradoxalement prive la population d’accès à l’éducation. Ou encore, les corporations étant dissoutes, n’importe qui peut s’improviser officier de santé ou boucher, avec les dégâts que l’on peut imaginer.

Un problème social important est celui de l’abandon des enfants non désirés, essentiellement, mais pas exclusivement, dans les classes populaires. La loi interdit les abandons, mais elle n’est pas appliquée par crainte que les enfants ne soient tués. Ce qui génère un trafic sur lesquels les autorités ferment les yeux pour n’avoir pas à subvenir aux besoins de ces orphelins. Honoré Eysewyck, responsable du placement des enfants trouvés (qui a réellement existé), résume bien les errements, les échecs et le cynisme de cette politique. Sur cette question-là et sur d’autres, le roman est une illustration parlante de la vie quotidienne en cette fin de XVIIIème siècle.

Les personnages sont certes nombreux, mais l’auteure parvient à bien les individualiser, même si certains ne sont réduits qu’à quelques traits ou à un événement qui les a particulièrement marqués. Ce n’est pas pour rien que le livre porte le titre de Le vent du boulet, dont elle dit que « l’expression désignait les troubles déclenchés par n’importe quel événement potentiellement traumatisant ».  Elle dessine patiemment les fils du destin des personnages, afin que l’on comprenne progressivement de quelle façon ils se tissent.

Le récit progresse par des allers et retours vers le passé ; la chronologie est complexe et intelligemment chahutée, mais jamais l’on ne s’y perd. Au contraire, par la mise en résonnance de certains détails, l’auteure donne habilement les clés au lecteur attentif pour démêler la signification des coïncidences et anticiper la résolution de l’intrigue.

Stalmans décrit avec précision la vie à Bruxelles, les difficultés rencontrées par ses habitants, mais aussi leur truculence. Par le biais des épigraphes ou du journal personnel tenu par certains protagonistes – inspiré d’écrits réels –, elle montre encore comment Bruxelles était perçu par les étrangers. Et ce n’est pas nécessairement péjoratif.

L’auteure témoigne d’un beau sens de la formule et d’un réel bonheur d’expression. D’humour aussi. Comme dans ce raccourci historique. Suite à une bagarre lors d’une procession, la foule exige que lui soit remis un homme. Le chef des gardes, qui tente de calmer les esprits, monte au balcon :

– Mais quel mal a-t-il fait ? demandent Ponce Pilate et le chef des gardes, s’adressant à la foule depuis le balcon.
– À mort ! hurle la population qui, quelle que soit l’époque, ne répond pas à la question. 

Joseph Duhamel