De l’absurde inquiétant à l’absurde apaisé

Un coup de cœur du Carnet

Pas­cal LECLERCQ, Analyse de la men­ace, Mael­ström, 2018, 98 p., 13 €, ISBN : 978–2‑87505–302‑2

Leclercq analyse de la menacePas­cal Lecler­cq a du tal­ent. Il le prou­ve une fois de plus avec Analyse de la men­ace. Un ton onirique, humoris­tique et par­fois cru­el, dans une très belle écri­t­ure en prose, par­faite­ment maîtrisée, ajustée : le poète nous dépeint le monde loufouque et dés­espéré d’une sorte de cousin con­tem­po­rain d’un cer­tain Plume, per­son­nage-type de l’inadapté. Cet hétéronyme, dont Lecler­cq narre les errances lié­geois­es, arden­nais­es et wal­lonnes, répond d’une manière con­tem­po­raine à son par­ent michalien. Écri­t­ure de l’absurde, angoiss­es exis­ten­tielles, dénon­ci­a­tion d’un état du monde et d’un homme en voie de déclasse­ment… Ce livre en plusieurs chapitres, par­faite­ment cir­con­scrits dans leurs tonal­ités, a pour thèmes prin­ci­paux la douleur de vivre et l’absurde con­tem­po­rain, dans un monde soumis à l’analyse de la men­ace : une men­ace non seule­ment soci­ologique mais plus encore spir­ituelle. Par quel moyen en sor­tir ?

Cela com­mence comme un road movie. « Trop légère pour le vent », après un début d’escapade, se présente, sous le signe de l’endormissement, du som­meil, comme une suite de sept « rêves de tran­sit », où notre per­son­nage, à tra­vers des aven­tures saugrenues et des liens amoureux ou soci­aux avortés, finit en marge, dans la peau d’un ours, dor­mant « autant que l’animal dont je singeais les mœurs », dit-il. « Analyse de la men­ace » voit le quidam se jeter à l’eau, au sens fig­uré, car face à l’angoisse qui paral­yse, quoi de plus appro­prié : « Je prends sur moi de com­mencer. Bien sûr, je pour­rais atten­dre qu’un autre se lance, mais je ressens une forme d’anxiété, qui m’interdit de prof­iter totale­ment de l’instant ». Le nar­ra­teur se sent pour­tant vidé de sub­stance : c’est un être éparpil­lé, livré au gré du vent et des cir­con­stances. Le corps lui fait défaut. Il flotte comme un vête­ment trop large. L’eau, le cloaque, la pluie, la déliques­cence, la rouille minent tout appui, effacent les con­tours. Il s’éveille rétré­ci. Son corps, la nuit, mon­strueuse­ment, bour­geonne. Les cauchemars suc­cè­dent aux cauchemars. Mal­gré ses ten­ta­tives,  il ne parvient pas à  s’extraire de ce tra­vail à la chaîne d’un onirisme per­tur­bant : il ne peut que subir l’inlassable suc­ces­sion des mou­ve­ments diurnes et noc­turnes, bref, « tuer le temps ». « Il y a là un chêne » offre six instan­ta­nés : de l’enfant, de l’aïeul, d’un fan­tôme, d’une fille et du nar­ra­teur dont l’enveloppe est aus­si vide que celle des fig­ures peu­plant cette mai­son han­tée (métaphore du corps et de l’esprit du nar­ra­teur lui-même). Nous retien­drons que ce dernier entre­prend un tra­vail de raclage qui le met à l’os : renouer avec le néant, se débar­rass­er de ses ori­peaux, c’est trou­ver « la blancheur dont je cher­chais le ras­sur­ant som­meil ». « C’est peut-être une ville » est une suite de six autres instan­ta­nés : la poé­tique des noms de lieux, les références archi­tec­turales y désig­nent Liège et sa ban­lieue. « Je vous con­stru­irai une ville avec des loques, moi ! », écrivait Michaux. Lecler­cq nous dépeint un univers urbain et sub­ur­bain prob­lé­ma­tique, dont les repères sont trou­bles, à la géo­gra­phie inquié­tante, aux fig­ures inter­lopes ou menaçantes, aux pop­u­laces sin­gulières. La ville, pas plus que l’être humain qui l’a conçue et qui l’habite, n’est sta­ble. On y passe sans cesse de la scène aux couliss­es. « Les ombres étaient longues » pour­suit cette descrip­tion d’un espace-temps illu­soire, sans point d’ancrage véri­ta­ble, « sinon celui de repro­duire à l’infini un mode inim­itable de vie », dit le nar­ra­teur, « dis­tant, grais­seux, plus pâle qu’un rondin de fro­mage de chèvre ».

À la suite de ces cinq pre­miers mou­ve­ments, « Jour­nal apoc­ryphe : cinquième sai­son » change de thème – le nar­ra­teur y ques­tionne le tra­vail de nar­ra­tion lui-même, la valeur du poème, la nature du lan­gage, le rôle des mots. On perçoit bien pour­tant que la ques­tion du poème, qui n’a pas de réponse, est l’exact con­tre­point de la ques­tion de l’identité, qui a fait l’objet des par­ties précé­dentes. « La mai­son bouge », la par­tie finale, mon­tre quelle évo­lu­tion le tra­vail sur soi et sur le lan­gage, dans le poème, a per­mise : la métaphore liq­uide revient, cette fois de manière purifi­ca­trice. La mai­son, la ville, le corps du nar­ra­teur sont tou­jours en con­stante méta­mor­phose, mais à l’absurde inquié­tant a suc­cédé l’absurde apaisé.

Un coup de maître !

Éric Brog­ni­et