En Seele avec Kamagurka

KAMAGURKA et Herr SEELE, Cow­boy Henk et le gang des offreurs de chevaux, traduit du fla­mand par Willem, FRMK, 2018, 44 p., 18 €, ISBN : 9782390220107

kamagurka cowboy henk et le gang des offreurs de chevauxEn 2014, la série de ban­des dess­inées Cow­boy Henk rece­vait le Prix du Pat­ri­moine au pres­tigieux fes­ti­val d’Angoulême. Était-ce ren­dre trop d’honneur à Kam­agur­ka, dont l’encyclopédie Wikipedia va jusqu’à affirmer que son trait est « extrême­ment sim­pliste, parais­sant presque bâclé » ? Quoi que l’on pense de son anti-œuvre, et sans s’aventurer à glos­er trop avant le non­sense per­ma­nent qui la car­ac­térise, il faut cepen­dant admet­tre que le dessi­na­teur fla­mand, passé par Hara-Kiri et Char­lie Heb­do, est bel et bien l’héritier d’une tra­di­tion bédéis­tique dont il se joue et détourne les codes à l’envi.

Le gang des offreurs de chevaux ne déroge pas à cette irrégu­lar­ité fon­cière. L’intrépide Henk va y affron­ter une bande de généreux dona­teurs d’équidés, ani­més par les pires bonnes inten­tions et un dés­in­téresse­ment éminem­ment sus­pect, mais aus­si des Peaux-Rouges stric­to sen­su, soit uni­for­mé­ment cramoi­sis, de pied en cap. On le ver­ra aus­si mas­sacr­er une mémère à coups de poing afin de gag­n­er le droit de boire un verre au bistrot de la bas­ton oblig­a­toire, attrap­er une mouche (mais… la bête !) au las­so, tomber dans les bras de son vieil ami le cap­i­taine Muray, qui reste can­ton­né dans son fort où il est inter­dit de fumer vu qu’il est tout con­stru­it d’allumettes.

kamagurka cowboy henk extraitLe con­stat est limpi­de : au con­traire des sym­pa­thiques dadas qui font l’objet d’un mys­térieux troc à sens unique, l’intrigue n’a ni queue ni tête. Le lecteur, dès la pre­mière page, est par­ti pour le rodéo le plus désarçon­nant qui soit… Alors, tout per­du dans cet univers de méta­mor­phoses et de con­fu­sion, il ten­tera de con­vo­quer ses références pour se don­ner l’illusion qu’il com­prend un sem­blant de cette par­o­die tou­jours recom­mencée. L’ombre de Tintin en Amérique plane dès la vignette lim­i­naire et le respect indé­fectible de la ligne claire, toute mât­inée de pointil­lisme pop art soit-elle, est un immense clin d’œil à Hergé. Puis sur­git ici une sil­hou­ette qui rap­pelle l’allure des Pieds Nick­elés, là une ono­matopée digne des clas­siques de l’Heroïc Fan­ta­sy, ailleurs un assem­blage tout sur­réal­iste quand, dans le cadre d’une vignette, est inséré rien moins qu’un Mon­dri­an. Ça fait plaisir de pou­voir se rac­crocher à quelque chose, quand le sens fait naufrage, fût-ce une voyelle démesurée en car­ton-pâte.

À coups de cita­tions, de détourne­ments des per­spec­tives, de déra­pages vers le saugrenu, Kam­agur­ka réus­sit le tour de force de met­tre en scène en BD l’improbabilité. Et on rit de n’arriver nulle part, de s’être fait pass­er de si bon gré pour la mule de la farce dans cette his­toire de pur-sang. On clame, foi de cow­boy, qu’on ne s’y lais­sera plus pren­dre. Et on attend impatiem­ment la suite, car Kam­agur­ka, passé maître dans la tech­nique du cliffhang­er, installe un sus­pense hale­tant dans l’ultime case, et ce n’est pas faire injure que de spoil­er un tel traque­nard, mais jus­tice… : Henk recevra-t-il jamais la fac­ture promise par le ten­ancier du saloon « Au cheval ivre » ?