Où l’on suit passionnément pas à pas les premiers pas d’une autrice dans l’écriture

Chantal DELTENRE, Écrire en marchant. Premiers pas, Maelström, 2018, 134 p., 14 €, ISBN : ISBN : 978-2-87505-305-3

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Deux événements minuscules se produisent à ce moment-là. Une mouche, soudain piégée au cordon de glu qui pend du lustre au-dessus de ma tête, se met à vibrionner. Sa lutte désespérée me vrille les oreilles. En même temps, une mésange vient se poser au bord de l’appui de fenêtre extérieur. (…) Ma gorge se serre. (…) Je n’en peux plus de cette immobilité. Si je ne bouge pas, le tourbillon qui emporte le sourire de ma grand-mère (…), l’ordre et le décor figés de la pièce à vivre, (…), je glisserai avec eux dans la mort, l’extinction.

Des fois, tout se décide sur un coup de tête. Irréfléchi. Comme une réponse, pas du tout attendue, aux aléas ou aux impasses de la vie. À la lecture d’Écrire en marchant, on se dit que Chantal Deltenre aurait très bien pu ne jamais écrire, ne jamais publier. Sauf qu’il y a eu cet instant T, événement fabuleux, véritable matrice de sa vie d’écrivain.

On est en 1976. Au printemps. Un samedi. Un jour de pluie. Dans un petit village près d’Ath. Dans la pièce à vivre d’une petite maison que Chantal Deltenre, vingt ans, rejoint une fois par mois, elle qui étudie à Bruxelles. Et, alors que rien ne la prédisposait à le faire, si ce n’est peut-être un manque, ou une blessure ancienne, voilà que Chantal Deltenre se lève de table. N’en peut plus d’être une mouche prise au piège. Fourre dans sa poche deux feuilles blanches et un bic. S’en va faire un tour. Coup de folie sous la pluie. S’en va dans les bois. Les champs. Les villages des environs. Sortant de temps à autre ses deux feuilles de papier. Y notant de courtes choses. Ce qu’elle voit. Ce qu’elle pense.

Dans Écrire en marchant, Chantal Deltenre revient donc sur ce coup de tête, coup de sang. Gravite autour de ce geste qui, vingt ans plus tard, l’amènera à publier un premier livre. Y revient non pas en autrice ou en poète mais en ethnologue.

C’est que Chantal Deltenre, ethnologue, a traîné ses guêtres un peu partout dans des mondes totalement étrangers au nôtre. Maniant de main de maître l’outil de l’enquête. Où l’on part du présent, des traces et des échos laissés dans le présent par un événement ancien, où l’on reconstitue le passé en avançant des hypothèses plus ou moins sensées, plutôt des affirmations.

Dans Écrire en marchant, pas de plongée pseudo-sensible dans les souvenirs donc. Pas de lyrisme non plus visant à nous émouvoir. Mais une enquête au cordeau, en cinq parties. Histoire de planter le contexte et de nous faire humer le terreau, un inventaire ouvre le bal. Un inventaire, façon Perec ou Sei Shonagon, des objets et souvenirs liés, de façon lâche ou précise, à « l’événement ». Une description précise, façon panoramique de cinéma, suit. Où l’on avance pas à pas, objet par objet, dans la pièce à vivre, point de départ de toute l’affaire. S’en suit une description, tout aussi méticuleuse, du chemin parcouru lors de cette  première marche en écrivant. Car d’autres marches suivront. L’autrice n’arrêtant pas, depuis 1976, d’écrire en marchant. D’écrire en mouvement aussi, notant, par exemple, dans les autobus, tout ce qu’elle capte par la fenêtre. Chantal Deltenre nous donnant ici pas à pas, façon Matsuo Bashô, dans des pages de journal annotées de poèmes, le texte – qu’elle connaît par cœur – écrit ce jour-là. Puis elle revient, dans une quatrième partie, sur les impacts incroyables de son coup de tête, dans sa vie de femme, d’ethnologue et d’écrivain. Un cahier de photos noir et blanc, donnant à voir les lieux traversés ce jour-là, clôture l’affaire.

Il y aurait beaucoup à dire sur le fait de présenter cette expérience matrice sous forme d’enquête plutôt que dans un texte d’allure plus littéraire. Je me bornerai à dire ceci : excellent choix. Il nous permet à nous, lecteurs, lectrices, de suivre pas à pas, façon polar ou suspense, le projet de Chantal Deltenre. Superbe livre, donc. Présenté à l’italienne, comme on dit, ou format « paysage ». Quoi de plus judicieux pour un ouvrage parlant de marche, de paysages, de ciels et boues, n’est-ce pas ?

Vincent Tholomé