Serial qui leurre

Yves LAURENT, Jeux de mains…, Esfera, 2017, 374 p., 18 €, ISBN : 978-2930950006

laurent jeux de mains.jpgAmateurs de sensations fortes, approchez-vous, vous ne serez pas déçus. Âmes sensibles, passez votre chemin. Au cours des 374 pages de ce fort volume, peu de répit est laissé au lecteur tant l’intrigue parsemée de crimes sanglants est serrée et forte. Dès les premières pages, le ton est donné : un tueur en série avec cinq crimes à son palmarès reprend ses activités après un temps d’arrêt. Un cadavre vient d’être découvert avec un message à destination de David Corduno, le policier en charge de l’enquête qui n’a jusqu’ici pas abouti : « Alors Dave, tu penses toujours à moi ? Tu arrives à dormir la nuit ? Prêt à reprendre la partie où on l’a abandonnée ? Et de 6 ». 

C’est bien entendu le chassé-croisé entre le meurtrier et la police qui constitue le moteur central du récit. Le même scénario navrant va se renouveler sans que Corduno et ses hommes parviennent à trouver la moindre piste sérieuse. Entre les meurtres, malgré tous les efforts déployés, pas ou très peu de points communs décelés si ce n’est l’art morbide avec lequel le meurtrier prend possession du corps de ses victimes et leur applique des sévices plus horribles les uns que les autres. Au fur et à mesure, il semble inutile de chercher d’autres mobiles que le plaisir évident de faire mal et de tuer, de mettre en scène le sordide et le macabre. Et, surtout, de provoquer les services de police. Tout au plus doit-on constater une constance dans l’attention que le meurtrier accorde aux doigts de ses proies et à ses prouesses dignes de la chirurgie la plus fine. À chaque fois, c’est la désolation pour les enquêteurs et le légiste qui les accompagne.  L’impuissance dans laquelle ils sont mis les met à rude épreuve d’autant que l’étau se resserre et que le rythme s’accélère au point que seul le médecin arrive à établir la chronologie des méfaits. La mise en scène subtile et les moyens par lesquels les messages destinés à Corduno lui parviennent attestent de ce que l’adversaire joue avec leurs nerfs. Dans cette mise à l’épreuve, les caractères se révèlent, l’équipe se soude, l’épuisement et la rage de démasquer l’auteur des faits poussent chacun dans ses retranchements. Le doute aussi s’insinue et met à mal le climat de travail, poussant par dépit à porter les soupçons sur un membre de l’équipe tant le bourreau semble informé des moindres détails de leur organisation. Cette proximité de l’horreur se renforce encore lorsque Corduno reçoit un message lui donnant rendez-vous seul suite à l’enlèvement d’un de ses proches. La chute de l’intrigue ne décevra pas les amateurs les plus exigeants. Elle prend en défaut toutes les hypothèses et maintient une tension à la limite du supportable jusqu’aux toutes dernières pages. Et elle rappelle utilement à ceux qui estiment que les menaces viennent d’ailleurs, que le plus grand risque en matière d’homicides se trouve le plus souvent au plus proche, comme en attestent les statistiques criminelles.

Écrit à quatre mains, d’auteurs (Yves Vandeberg et Laurent Vranjes) qui ont uni leurs prénoms sur la couverture, ce roman décoiffant affiche une écriture constante où l’on cherchera en vain les coutures de la marque de chacun d’eux. Avec Bruxelles pour cadre, il multiplie les allusions aux lieux et le recours aux expressions dialectales hautes en couleurs. Et il fait la part belle à l’amitié et à la solidarité qui unit les policiers. De quoi surmonter l’horreur et ne pas tirer de conclusion hâtive sur les misères du genre humain.

Thierry Detienne