Love boat

Tuyêt-Nga NGUYÊN, Les mots d’amour, je les aime tant, Renaissance du Livre, 2018, 240 p., 18,90€ / ePub : 11.99 €, ISBN : 9782507055769

nguyen_les mots d amour je les aime tantC’est l’histoire d’une femme heureuse. Cette femme (belle, épanouie, fleur bleue) nage dans une satisfaction conjugale sans remous depuis plus de deux décennies. Ses jours s’écoulent, sereinement, et s’organisent autour du bien-être de son mari (charmant, intelligent, juste un peu trop aventureux en affaires) et de ses trois adolescents (vifs, équilibrés, en parfaite santé). Sur la carte postale, il y a la grande maison, le quartier résidentiel, le chien fidèle, les amis nombreux, le travail à temps partiel, le golf et les vacances. Tout est à sa place. L’union des cultures et des sensibilités différentes est évidente de réussite, et se nourrit notamment de petits rituels, comme celui de rester pendant quelques minutes à table, à deux, une fois le repas terminé et les garçons occupés, juste à savourer le moment présent… Cette femme était heureuse, jusqu’à ce qu’elle apprenne qu’elle, oie confite de bonheur, est en fait le dindon de la farce. Car, un soir, son mari lui assène un cruel aveu : il y a une autre femme, et un autre enfant, et donc une autre famille.

Tsunami. « Il n’y a rien dans le Gouffre. On a beau écarquiller les yeux, c’est le noir, on a beau tendre les mains, c’est le vide, on a beau prêter l’oreille, c’est le silence. Il n’y a que soi, dans le Gouffre, soi et rien d’autre. Un soi incongru, ridicule, vulgaire, car il ne sert plus à rien. » Cette femme est tout d’un coup dépossédée de ses certitudes, de ses illusions, de son avenir tout tracé. Mais aussi de ses larmes et de l’expression de sa douleur, confisquées par les agents de sa souffrance. Et même de sa parole, enfermée par un pacte désespéré. Commence alors sa longue dérive…

Tour à tour attirée par le chant des sirènes de son époux, prise dans les tourbillons du doute, engloutie par des flots de violence morale, elle s’épuise à nager à contre-courant. Son passé familial enfoui et les questions existentielles affleurent : « C’est alors qu’on s’interroge. C’est quoi, le bonheur ? Est-on heureux parce que tout est acceptable ? Ou c’est parce qu’on est heureux que tout est acceptable ? Sommes-nous faits pour être heureux en permanence ? Le bonheur tous les jours est-il encore du bonheur ? »

Tuyêt-Nga Nguyên, dans une écriture tenue et classique, évoque une femme plongée dans « le processus de l’amour qui naît et qui meurt, qui éclot et qui fane ». Celle-ci devra, pour éviter la noyade, surmonter les vagues successives de l’attachement, de l’arrachement et du détachement. Et seulement après, la mer déchaînée redeviendra moins agitée. Dans cette douloureuse traversée, l’écriture sera une planche de salut, tout comme le temps qui soufflera dans les voiles de la reconstruction. Et peut-être qu’au bout du voyage, cette femme, qui était heureuse, arrivera à bon port, celui de la sérénité…

Samia Hammami