Où l’on se prend à vouloir lire, là, tout de suite, d’autres livres de Jérôme Poloczek

Un coup de cœur du Carnet

Jérôme POLOCZEK, Il est croy­ant,Arbre à paroles, 2017, 32 p., 3 €, ISBN : 978–2‑87406–659‑7 ; Ça va débor­der, Arbre à Paroles, 2017, 28 p., 3 €, ISBN : 978–2‑87406–658‑0 ; Contin­uer de, Arbre à paroles, 2017, 28 p., 3 €, ISBN : 978–2‑87406–662‑7 ; Ça marchera, Arbre à paroles, 2017, 28 p., 3 €, ISBN : 978–2‑87406–660‑3 ; Être en cours, L’Ar­bre à paroles, 2017, 24 p., 3 €, ISBN : 978–2‑87406–661‑0

polczek_ca va deborderFin 2017, Jérôme Poloczek pub­lie cinq opus­cules, cinq « jeux » pour ces lecteurs et lec­tri­ces. Mi-2018, je lis et je relis ces opus­cules et je pense : Tu désires écrire ? Tu n’es pas le seul. Pas la seule. D’autres l’ont fait avant toi. Il y a des mil­lé­naires par­fois. D’autres le font autour de toi. Pose-toi la ques­tion : Pourquoi écrire ? Pourquoi ajouter un texte, un livre, à la masse d’écrits déjà exis­tants ? Tu le sais : Les mots des autres dis­ent ou ont dit les choses mieux que tu ne sauras jamais le faire. Alors pourquoi ne pas repren­dre ? Copi­er ? Piller ? Dire ce que tu avais à dire mais à tra­vers les mots des autres ? Pourquoi ne pas con­sid­ér­er l’écri­t­ure comme un vaste geste anthro­pophage en somme ?

Les opus­cules de Poloczek s’in­scrivent en plein dans ce désir d’an­thro­pophagie, dans ce grand art du recy­clage : De novem­bre 2016 à juin 2017, les Midis de la Poésie investis­sent divers lieux brux­el­lois, pro­posent lec­tures, per­for­mances, etc. Deman­dent à Poloczek de capter des traces de ces soirées. La majeure par­tie des textes de Ça va débor­der, Con­tin­uer de, Il est croy­ant, Ça marchera, Être en cours, recy­clent ain­si les mots et gestes d’An­toine Cara­malli et djP, Lin­dah Nyiren­da, Els Moors, Lau­rence Vielle et Jan Ducheyne, Asli Erdoğan, Lisette Lom­bé, Joy Slam, etc. Les mots cap­tés ces soirs-là.

Capter, recy­cler, faire l’an­thro­pophage, relève d’un authen­tique art poé­tique : Plaisir de se tenir en retrait. D’ar­rêter de se cass­er la tête avec l’ego. De préserv­er pour soi un beau jardin intime. De cess­er de pon­dre des chefs-d’œu­vre ou des pseu­do-chefs-d’œu­vre. Plaisir d’a­gencer. Comme un enfant. De créer des brols. Des choses qui tien­nent bon an mal an. De con­necter deux bouts de réal­ité a pri­ori dis­joints ou proches l’un de l’autre. De se laiss­er emporter par ce qui naît de ces ren­con­tres des fois évi­dentes, des fois inso­lites.

Plaisir de don­ner à lire ou à voir des œuvres inachevées. Des œuvres qui deman­dent à leurs lecteurs et lec­tri­ces, spec­ta­teurs et spec­ta­tri­ces, un coup de main.

Parce que, reje­ton bâtard de Fluxus, Poloczek est joueur. Pro­pose à ses lecteurs comme aux vis­i­teuses de ses instal­la­tions plas­tiques hyper min­i­mal­istes, de com­pléter les livres, de com­pléter les œuvres. De pay­er de leur per­son­ne, en quelque sorte. Comme si les livres, les œuvres, étaient d’emblée col­lec­tives. Ne pre­naient sens et corps qu’à tra­vers de petits rit­uels inci­tant les uns et les autres à par­ticiper. Tou­jours de façon légère. Ludique. Comme si de rien n’é­tait.

Ain­si, les opus­cules de Poloczek se présen­tent-ils comme des livres pour enfants pour adultes, traits, cer­cles, tâch­es, formes abstraites, en noir et blanc, « illus­trant » les textes prélevés ; textes, ultra courts, ren­voy­ant, avec leur typo en grand corps, à la lit­téra­ture jeunesse. Aux poèmes pour enfants. Bien sûr, pas de comp­tine ici, pas d’en­fan­til­lage. Juste des mots d’adultes, des coups de sang, des coups de gueule, rap­portés de façon min­i­mal­iste sur la page.

explo­sion mod­i­fi­ca­tion cli­ma­tique
empoi­son­nement stéril­ité sur­pop­u­la­tion
destruc­tion du monde par satan

dit l’ivrogne

ils se man­gent les uns les autres
et ils font l’amour et ils font des enfant
et à la fin tout le monde meurt

demande l’ivrogne

Chaque opus­cule de Poloczek est à com­pléter avec un cray­on de couleur. Un lien inter­net per­met à cha­cun, cha­cune, de décou­vrir com­ment le faire, en ajoutant quelques traits. Le sens du livre et de l’œu­vre n’ap­pa­rais­sant qu’avec la touche sin­gulière de ses lecteurs, de ses lec­tri­ces.

D’ap­parence légère, « l’écri­t­ure sans écri­t­ure » de Poloczek est com­plexe. Inter­ro­geant la posi­tion de l’au­teur. Sa pos­ture aus­si. Inter­ro­geant, nos atti­tudes sou­vent pas­sives de « con­som­ma­teurs » d’art. Brouil­lant les pistes. Effaçant, mine de rien, de façon sub­tile, la fron­tière entre auteurs et lecteurs.

Je pense ceci : « l’écriture sans écri­t­ure » de Poloczek, les objets ver­baux inso­lites qu’il conçoit, font de Jérôme Poloczek l’un des auteurs les plus inven­tifs d’au­jour­d’hui.

Pas moins.

Vin­cent Tholomé