Patrick Lowie, de l’oraculaire et du scribe

Patrick LOWIE, Le rêve de l’échelle. Les chroniques de Mapuetos n°5, Mael­ström, 2018, 132 p., 14 €

lowie_le reve de l echellePénétr­er dans l’univers de Patrick Lowie, c’est faire l’épreuve d’une lit­téra­ture élevée au rang du rêve et de la révo­lu­tion intérieure. S’il ne recourt pas à la pra­tique pes­soenne de l’hétéronymie, Patrick Lowie place l’expérience créa­trice au car­refour du dou­ble, d’une inspi­ra­tion transper­son­nelle où se con­fondent le dicteur et le dic­té, l’oracle et le scribe. Le rêve de l’échelle, cinquième vol­ume des Chroniques de Mapuetos, pour­suit le tra­vail de retran­scrip­tion-recom­po­si­tion des textes du fameux Marceau Ivréa, écrivain mort dans une prison brux­el­loise, dont l’œuvre gravite autour d’une ville qui n’existe pas, Mapuetos. À par­tir de ce labyrinthe borgésien, de ce creuset sur­réal­iste, le réc­it déroule la ren­con­tre de deux hommes au bord du fleuve bleu, Marceau Ivréa et le jeune homme Moû­sai. Gag­nant l’autre rive du fleuve mag­ique, ils s’adonnent à une vie onirique scan­dée en dix-huit rêves qu’Ivréa/Lowie racon­te. Obéis­sant à la logique du songe, ouvrant des portes sur l’ailleurs, les fic­tions de Patrick Lowie déca­de­nassent les habi­tudes men­tales du lecteur. Le temps et l’espace cessent d’obéir aux lois ordi­naires ;  des réal­ités tem­porelles et spa­tiales dis­jointes entrent en com­mu­ni­ca­tion.


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À l’ouverture du réc­it, le nar­ra­teur réside à l’hôtel Siru, un immeu­ble Art déco près de la Gare du Nord, don­nant sur la place Rogi­er, haut-lieu mythique où déam­bu­lent le spec­tre de Marceau Ivréa et les fan­tômes de Rim­baud et de Ver­laine qui y séjournèrent lors de leur pas­sage à Brux­elles (l’hôtel s’appelait à l’époque le Grand hôtel lié­geois). Un jeu de miroirs se des­sine, la pas­sion entre Marceau et Moû­sai pro­longeant l’amour orageux entre Ver­laine et Rim­baud, entre « l’époux infer­nal » et la « vierge folle ». La réal­ité onirique répond à des états quan­tiques, à des super­po­si­tions de phas­es, de per­son­nages. L’hôtel Siru tient de l’hôtel Sir­ius, du vais­seau fan­tôme qui apparie le voy­age vers Mapuetos. Comme l’échelle de Jacob sur­git lors d’un songe durant lequel ce dernier voit des anges mon­ter et descen­dre sur une échelle reliant la terre au ciel, l’échelle per­me­t­tant de mon­ter vers Mapuetos, son arbre à paroles, son vol­can Imyr­i­acht, s’avance comme la fille du monde onirique. Les dix-huit rêves délivrent moins une parabole qu’un par­cours ini­ti­a­tique, un jeu de tarot lit­téraire dans le sil­lage d’Alejandro Jodor­owsky. Non point des stases fléchant une tra­jec­toire des­ti­nale, une pro­gres­sion vers la libéra­tion mais des rêves cir­cu­laires comme des man­dalas, comme les ruines de la nou­velle de Borges ou comme la Grand Roue en toile de fond d’Au-dessous du vol­can de Mal­colm Lowry. Dans le rêve numéro treize, la chute du cheval blanc dans un canyon nous évoque la fin du roman de Lowry, le corps du con­sul Geof­frey Firmin abat­tu par les policiers et bal­ancé dans un ravin, suivi par le cadavre d’un chien. Comme Mapuetos, la ville mex­i­caine de Quauh­nahuac où se déroule l’errance du con­sul entre présages, mescal et téquila, est dom­inée par des vol­cans.

« Marceau voulait déclamer des mots à haute voix dans Mapuetos, la mag­nifique. La répéti­tion de mots, de phras­es, d’intonations grinçantes, d’aphorismes, de prières eupho­risantes pour­rait le met­tre dans un état d’auto-hypnose ». Com­ment ne pas songer à Artaud en lisant ce pas­sage ? À l’arrière de Marceau Ivréa, son ivresse d’atteindre des états de con­science mod­i­fiée, on pense à Artaud, à ses séjours auprès des Tarahu­maras, à ses mots-souf­fles, ses glos­so­lalies.

Passeur entre les mon­des des vivants et des morts, évolu­ant entre djinns et appari­tions, Patrick Lowie recon­necte la lit­téra­ture à l’hypnose sur­réal­iste, à l’interrogation poé­tique et méta­physique. Le doute n’est plus de mise : les mots de Patrick Lowie sont bel et bien irrigués par les puis­sances de l’arbre à pal­abres de Mapuetos, cet « arbre à nuées » qui retient les mots créés par le vol­can.

Véronique Bergen