Rivageois et lecteurs, unissez-vous !

Thier­ry JACQUEMIN, 1531 Le Phénix, Jour­dan, 2018, 494 p., 19,90 €, ISBN : 978–2‑87466–469‑4

jacquemin 1531 le phenix.jpgSoucieux d’impliquer de la pre­mière à la dernière page de son roman his­torique, Thier­ry Jacquemin utilise deux out­ils. D’une part il chérit la per­son­ni­fi­ca­tion, une fig­ure de style qui attribue des pro­priétés humaines à un ani­mal, à un objet, à une idée. C’est ain­si que tout peut devenir per­son­nage : un hibou grand-duc com­mente les com­bats dans le sous-bois de Glain, « Meuse » répond aux ques­tions que le nar­ra­teur lui pose et Liège s’interpelle « Ville ». D’autre part, l’auteur tutoie le lecteur et pointe du doigt le lien act­if et très per­son­nel qu’il partage for­cé­ment avec le livre qu’il lit et l’histoire qui s’y déploie.

Tu m’accueilles chez toi, dans ton intim­ité, en com­plice. Eh oui : en com­plice, car par la magie de la lec­ture, tu m’as ouvert ton salon, et j’ai partagé tes moments de détente, tâté de ton meilleur fau­teuil et par­fois même de ton lit, avec plaisir je l’avoue !

Par des chapitres courts et nom­breux comme autant d’instantanés pris lors des événe­ments, 1531 Le Phénix est l’histoire de petits ou de grands, pau­vres ou puis­sants, sol­dats ou com­merçants, affamés ou ban­quiers, tous con­fron­tés à une crise socié­tale grave : la Mutiner­ie des Rivageois ; bien con­nue de nom mais mal des faits. L’action se passe entre le château impér­i­al du Couden­berg à Brux­elles, la place du Grand Marché à Liège et les Rivageois, habi­tants des vil­lages plus ou moins en bord de Meuse et en amont de Brux­elles.

Le peu­ple, tenail­lé par son ven­tre creux, grince encore plus sou­vent des dents que d’habitude, jus­ti­fi­ant le sobri­quet de « Grig­noux » dont les nan­tis l’affubleront bien­tôt. (…) Mais le prince [l’évêque Erard de la Mar­ck], préfère mon­nay­er son blé à prix d’or auprès des Espag­nols des Pays-Bas voisins. C’est qu’il lui faut pro­téger l’indépendance men­acée de son État et en restau­r­er les finances plus qu’obérées.

Or les réserves sont à Saint-Trond, ville lié­geoise cernée de ter­res étrangères. La sit­u­a­tion est donc très dif­fi­cile pour le prince-évêque, pris entre Charles Quint, maître des Pays-Bas, et Charles Quint, nou­v­el empereur d’Allemagne. Quand celui-ci veut tra­vers­er ses ter­ri­toires, il doit pass­er par le petit pays lié­geois. Avec la vente du grain comme arme de négo­ci­a­tion pour main­tenir son indépen­dance, Erard de la Mar­ck sous-estime la volon­té de son peu­ple à se révolter. Les monastères isolés en cam­pagne sont d’abord des cibles faciles qui encour­a­gent à se tourn­er vers la ville pour la pren­dre d’assaut.

À l’instar des his­to­riens, le pro­pos romanesque de Thier­ry Jacquemin réveille une éter­nelle ques­tion.

Si le con­texte change d’une époque à l’autre, depuis que l’homme est homme et tant qu’il le restera, ses grands défis exis­ten­tiels sont immuables (…) Dès lors, la rai­son de l’histoire et de telles évo­ca­tions romanesques ne serait-elle pas de nous aider à répon­dre à la ques­tion : « Et toi, aujourd’hui, que fais-tu de ta lib­erté ? » La Mutiner­ie des Rivageois qui sert de con­texte à ce roman a attiré très tôt et très régulière­ment l’attention d’historiens faisant référence à leurs épo­ques respec­tives.

Tito Dupret