La vie en guirlande

Daniel SIMON, Ce n’est pas rien, M.E.O., 2018, 128 p., 15,00 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2‑8070–0159‑6

Poète, dra­maturge, nou­vel­liste, Daniel Simon tra­verse la lit­téra­ture en élec­tron libre aus­si nour­ri de rêves éveil­lés que vig­i­lant obser­va­teur des heurs et mal­heurs d’un monde qu’il aimerait plus juste et plus frater­nel. C’est ce qu’il exprime au fil des pages de Ce n’est pas rien – Nou­velles et textes brefs, flâner­ie sig­nifi­ante patron­née en exer­gue par Thomas d’Aquin : « il faut un min­i­mum de con­fort pour pra­ti­quer la ver­tu ». Ce qui d’ailleurs pour­rait aus­si se traduire par : il est plus aisé de se mon­tr­er intran­sigeant quand on vit dans le con­fort. L’ironie pos­i­tive pra­tiquée par Simon, on la retrou­ve en force dans le texte qui clôt le recueil : une lec­ture-spec­ta­cle inter­prétée naguère au Château de Sen­effe, inti­t­ulée  Mod­este propo­si­tion pour les enfants per­dus, directe­ment inspirée de la fameuse provo­ca­tion de Swift rel­a­tive à la famine d’Irlande. Il s’agit bien enten­du pour l’auteur de des­tin­er la majorité des nour­ris­sons ren­dus « dodus et gras » à la table de « per­son­nes de bien et de qual­ité » :

Ils pour­ront en offrant leurs flancs et leur râble aux plus fines bouch­es de nos États, faire de leur brève exis­tence un sub­til en-cas (…)Bien pré­parés, ils servi­ront la nation mieux que vifs et mis­éreux, promis aux injures de leur con­di­tion.

Cela dit, c’est avant tout la plume du poète qui féconde les pros­es for­mant l’essentiel du livre : les Nou­velles de notre Monde d’abord, où l’auteur exprime par des réc­its par­ti­c­uliers — paraboles entre mal­ice et angoisse- les incer­ti­tudes et les para­dox­es d’une époque en muta­tion rapi­de.

Mais qui est donc cet impér­i­al César qui, à deux repris­es fait part de son con­tente­ment dans les seuls textes affichant leur date de nais­sance : celles de juin et d’août 2017 ?

Une sen­su­al­ité sub­tile par­court aus­si l’ensemble du recueil. Comme dans cette nou­velle où, endormie dans un tram brux­el­lois, une belle étrangère vêtue d’un niqab, vis­ite en rêve les rites ori­en­taux menant une ren­con­tre amoureuse à la fusion éro­tique, avant de se réveiller, de descen­dre à l’arrêt et « pen­dant qu’on s’écartait sur son pas­sage » de marcher avec la grâce d’une reine souri­ant der­rière son voile

Quant aux Prom­e­nades, elles enchaî­nent sur le plus long par­cours une suite de textes (très courts pour la plu­part) : une sorte de con­tin­u­um, cohérent dans l’esprit de l’auteur si l’on en croit l’esperluette qui en relie dis­crète­ment les dif­férents élé­ments. Et c’est bien la vie que Daniel Simon met ain­si en guir­lande selon ce qui inspire son regard acéré, mais tou­jours empreint d’humanité, de poésie, et même d’humour, que ce soit dans l’indignation ou la répro­ba­tion comme vis-à-vis du racisme et de tout ce qui tran­spire « le bur­lesque des sit­u­a­tions insta­bles que vivent les hommes d’aujourd’hui ». Cela donne des saynètes diver­tis­santes ou désen­chan­tées, des rêver­ies imagées et par­fois nour­ries de la belle mélan­col­ie baude­lairi­enne des ren­con­tres éva­sives et des pos­si­bles qui n’ont pas eu lieu, de vrais poèmes en prose ou des appro­pri­a­tions malignes comme cette fable sur la manière de devenir le loup du Petit Chap­er­on rouge. Par­fois, c’est la forme tra­pue de l’aphorisme qui cha­peaute, non sans dis­cerne­ment,  la page blanche,:

On devrait rêver le jour, on y ver­rait plus clair.
Et la nuit, on pour­rait enfin dormir.

Quant à l’élégance de l’écriture, pour­tant sim­ple et directe, cela non plus, ce n’est pas rien

Ghis­lain Cot­ton