Épiphanies

Un coup de cœur du Carnet

Rose-Marie FRANÇOIS, La Belle Enceinte. Nos amours de Flan­dre et de Picardie, mael­strÖm, 2018, 158 p., 16 €, ISBN : 9782875053138

Qu’est-ce donc que cette « Belle Enceinte » qui fait le titre du dernier opus de l’œuvre foi­son­nante de Rose-Marie François ? Une ville mythique ? Une somptueuse par­turi­ente ? Un bijou totémique ? Ou la nar­ra­trice elle-même d’un livre qu’il serait vain de  résumer sans en détru­ire la nature, si le sous-titre, lui, en éclaire l’intention : Nos amours de Flan­dre et de Picardie.  Un sujet qui de l’aveu même de l’autrice l’a han­tée pen­dant trente-trois ans pour com­pren­dre « com­ment les mémoires entremêlées de mes ancêtres, tant ouest–flandriens que picards hen­nuy­ers, passent des entrailles de la terre aux feux nords du Sol­stice pour arriv­er jusqu’à nous aujourd’hui ».

Au-delà de ces « pré­ci­sions », s’ouvre l’univers fan­tas­magorique dont la démi­urge, avant de s’envoler mag­nifique­ment dans les épipha­nies d’une mémoire enchan­tée, présente les dif­férents « acteurs ». Pré­cau­tion à la fois utile et  proche d’un défi peut-être par­fumé d’ironie  légère tant leur réal­ité se partage entre les affleure­ments d’une his­toire per­son­nelle et l’onirisme sym­bol­ique des  com­porte­ments.

Ain­si, Rose-Marie François, belle enceinte elle aus­si, après ces trente années de ges­ta­tion, offre-t-elle à ses ancêtres le fruit tran­scendé et longue­ment mûri de la semence dont ils l’ont fer­til­isée.

L’athanor de cette alchimie d’une mémoire réin­ven­tée, c’est Quargner­ies – la Belle Enceinte, ville mythique (qui sem­ble fon­dre en un seul les noms de deux local­ités boraines). Qua­tre portes lui don­nent accès. Celle de l’Ouest (dite des Pluies), celle du Nord (dite la porte Neige), celle de l’Est (dite des ini­tiés) et la porte Sud (dite de la Mémoire). « Du livre, de la ville, de la vie, –nous dit-on – l’art con­sis­terait à trou­ver la bonne entrée… »

Au cœur de ce lieu géométrique de la fab­u­la­tion sig­nifi­ante, trois per­son­nages emblé­ma­tiques par­mi d’autres : Jan Frans van der Wey­den, le Thiois devenu houilleur en Picardie pour fuir la famine et qui, sur le chemin du retour, décou­vre Quargner­ies – la Belle Enceinte, ses rites étranges et ses habi­tants dont la belle Vic­torine, artiste porce­lainière qui devien­dra son épouse. En « scène » aus­si, le pro­fesseur Jean-François del Pas­ture – sorte de con­tre­type inver­sé mais évi­dent de Jan Frans – tou­jours en recherche de sagesse et enfin vic­time de la haine meur­trière de l’ancien mineur qui  abat son pic à char­bon sur lui et sur Vic­torine, devenus cou­ple d’amants extasiés. Pour­tant, au forcené qui « a dans la tête des chaînes de slo­gans, un dra­peau qui flotte sur des hordes qui récla­ment vengeance – de quoi ? Ils seraient bien en peine de le dire », une voix a chu­choté: « Tu vas détru­ire ton frère. Il est encore temps de te ravis­er.» Mais cette voix, il la fait taire. Il tue son jumeau, son sem­blable, son frère. Et dans sa rage, il n’entend pas vol­er les éclats de verre, il ne sent pas le sang qui sourd du poing qu’il a lancé dans son miroir. Dans son pro­pre miroir ».   

Toute­fois, ces étin­celles pro­jetées par le brasi­er grandiose qu’attise le souf­fle de l’Histoire et d’une aven­ture per­son­nelle cher­chant son chemin dans le labyrinthe des sym­bol­es, ne doivent pas occul­ter l’élément cen­tral de cette « féerie » : la danse de l’écriture. Choré­gra­phie envoû­tante  dont on pour­rait dire comme de la voix du père de Jean-François : « …si mélodieuse qu’elle enfonçait la logique du dis­cours », et que les lycéens « l’écoutaient comme un agréable bruit de source, un chant sans paroles, un mes­sage passé sans texte ».  Mais que plus tard « on com­prendrait ». À l’instar du ser­vice de table en porce­laine de Vic­torine, fruit d’un tra­vail de plusieurs années, claire­ment emblé­ma­tique de celui dont Rose-Marie François est elle-même la belle enceinte : « Plaisante à l’œil, cette vais­selle est surtout une périlleuse con­struc­tion géométrique. Sur la table dressée, on suiv­it, d’un cou­vert à l’autre, l’itinéraire déda­lesque de divers per­son­nages peints en arbores­cences. On croirait voir représen­té là le des­tin d’une famille, de plusieurs familles, alliées, avec leurs espérances, leurs querelles, leurs pas­sions, leurs rup­tures. » En pré­cisant toute­fois que « Si l’on écar­tait l’idée de repas, de nour­ri­t­ure, on pou­vait très bien arranger les pièces (…) comme autant d’éléments d’un puz­zle, jusqu’à créer un édi­fice, une sculp­ture fasci­nante : lisse et nacrée au soleil, chao­tique et som­bre­ment mul­ti­col­ore à la lueur des bou­gies. »

Et c’est bien la magie de ce livre flam­boy­ant que de grat­i­fi­er celle qui s’acquitte ain­si d’un devoir impérieux, tout en offrant au lecteur la fête d’une langue aéri­enne, libérée, inven­tive, con­vul­sive­ment poé­tique… Et dans le crescen­do du bal­let d’images d’une sen­su­al­ité à la fois puis­sante et enlu­minée, la mon­treuse ne manque pas d’évoquer, en arrière plan, des men­aces d’aujourd’hui. Celle qu’une cer­taine vul­gar­ité  fait peser sur une époque par ailleurs en proie à de dan­gereux écarts, mais surtout celle qui pèse sur une terre où s’avère bien dif­fi­cile, comme il en est pour toute richesse, de préserv­er les cadeaux du métis­sage.

Ghis­lain Cot­ton