Paul Emond. Descente dans la condition humaine

Paul EMOND, His­toire de l’homme, tome 2, Lans­man, 2018, 14 €, ISBN : 978–2‑8071–0193‑7

Art de l’illusion qui révèle les vérités cachées, le théâtre crée une scène sur laque­lle com­para­is­sent les pas­sions des hommes, l’échiquier du pou­voir, les con­flits entre morale et poli­tique, la grande tra­gi-comédie de l’Histoire. Dans ce deux­ième tome d’His­toire de l’homme, le dra­maturge et romanci­er Paul Emond agence une « pièce fleuve, mobile, chao­tique et à suiv­re » se découpant en saynètes qui revis­i­tent au fil d’un humour philosophique le mythique et le banal, la folie des hommes, des dieux et les grandes orgues des pul­sions. Le secret de la puis­sance cor­ro­sive des scènes a pour nom con­den­sa­tion. Qu’il déterre les facettes con­tem­po­raines du mythe d’Orphée, d’Ulysse, qu’il s’empare de l’invention de mon­sieur Guil­lotin, qu’il agence à ciel ouvert une curieuse trinité com­posée d’un provo­ca­teur, d’un pick­pock­et et d’une rêveuse, l’œil du dra­maturge noue le sur­réel à une analyse poé­tique des ressorts de la con­di­tion humaine. Pour ce faire, il con­joint point de sur­vol et descente dans la pâte micro­scopique des faits ; il se décen­tre, se fait ani­mal, ange, quit­tant l’ancrage humain afin de lire à rebours la mécanique des réc­its de vie et des hauts faits his­toriques.

Des mâles à ven­dre, bradés, acquis par des femmes qui en usent comme des serfs réduits à des objets de con­som­ma­tion aux glo­rieux morts de la boucherie 1914–1918 que l’on acquiert à prix réduit, de la revis­i­ta­tion du réc­it de Kaf­ka, l’homme devant la porte de la loi, aux débats théologiques entre le dia­ble et le bon dieu, Paul Emond expéri­mente une philoso­phie de l’absurde, une exténu­a­tion des pos­si­bles humains qui nous plonge dans l’épuisement de Beck­ett. En déréglant la focale, en ren­voy­ant à la sphinge sa satanée ques­tion, en pous­sant la logique au bout de ses vir­tu­al­ités, aux extrêmes, il ouvre les portes qui mènent aux errances de la rai­son, aux lapalis­sades de « Pécu­vard » et « Bouchet » qui bovardis­ent haute voltige des sophismes.

Dans le tome 1, Hitler, Staline, Napoléon, Dieu, des quidams anonymes se retrou­vent pris dans une his­toire ouverte au sens où chaque lecteur, chaque met­teur en scène peut l’aborder selon la pro­gres­sion qu’il choisit. Le tome 2 répond au même axiome de lib­erté. L’auteur pro­pose, le lecteur dis­pose. Dans une éblouis­sante séquence, au cours de deux débats méta­physiques, Dieu et le dia­ble font le bilan de leurs luttes, de l’état de la créa­tion, de l’évolution de l’homme au fil des siè­cles. L’homme, une créa­ture dont Dieu, se louant lui-même à tra­vers son œuvre, vante la réus­site. Plutôt sat­is­fait de ce qu’il a engen­dré, Dieu se con­grat­ule. L’homme, un affreux raté dont le dia­ble se gausse, n’applaudissant que la cru­auté dans laque­lle l’humain est passé maître. L’aporie de con­cevoir un Dieu qui soit à la fois bon et tout-puis­sant, les con­tro­ver­s­es théologiques quant à la lib­erté de choix con­férée à l’homme ressur­gis­sent. Dieu et le dia­ble s’adonnent à des paris sur­réal­istes (Dieu parie sa selle et ses bottes que l’homme fera le bien sans qu’il ait à inter­venir), com­mu­niquent par tex­tos, hési­tent quant au sort à réserv­er à l’humanité…

Dieu : Homme par­fois cru­el mais com­pense…
Le dia­ble : Tu rigoles ?
Dieu : Hôpi­taux soupe pop­u­laire médecins sans fron­tière.
Le dia­ble : Et Hiroshi­ma ?
(…) Dieu : Par­fois très intel­li­gent.
Le dia­ble : Dachau Auschwitz.
Dieu : Explo­ration espace j’adore

Match nul jusqu’à ce que, faisant part de son inquié­tude, Dieu con­fie à son ennemi/alter ego qu’il craint les manip­u­la­tions géné­tiques, les robots qui sup­planteront l’homme sur la terre.  Face à la per­spec­tive de per­dre l’empire sur leur créa­ture, les deux maîtres du monde déci­dent de main­tenir l’homme.

Par la trans­po­si­tion de para­dox­es logiques au théâtre, par l’arme de la par­o­die, Paul Emond passe au crible de son imag­i­naire les bruits et les fureurs de l’épopée humaine, les grandeurs et mis­ères d’un monde où le grotesque le dis­pute au rêve.

Véronique Bergen