Balance ta mère !

Un coup de cœur du Carnet

Thier­ry ROBBERECHT, Onnuzel, Weyrich, coll. “Plumes du coq”, 2018, 126 p., 13€, ISBN : 978–2‑87489–499‑2

Que voici un petit livre sin­guli­er ! Thier­ry Rob­berecht, nous plongeant dans les Gold­en Six­ties, y épouse la per­spec­tive d’un garçon de huit ans, qui vit sans père, à l’ombre de sa mère et de sa sœur, exposé à la con­de­scen­dance ou à l’hostilité des voisins, de la grande famille, sidéré/pétrifié par le non-dit et le trop-dit jusqu’à se muer en « empoté » (onnuzel) dis­trait et mal­adroit.

L’écriture est assurée, juste :

- Tu t’es lavé les dents ?
- Oui, Maman.
- Tu mens. Je vois une grande croix sur ton front. 

Les secrets de famille, les tabous, l’absence de com­mu­ni­ca­tion parentale trans­par­ente et mature pro­jet­tent dans les cordes de la dépos­ses­sion (de soi, du réel) :

Il avait men­ti, bien sûr, mais, dans le miroir, il n’a trou­vé aucune croix. Qui croire ? Sa mère ou ses pro­pres yeux ? Il ne croit ni ses yeux ni le miroir car il ne croit qu’en sa mère.

L’ouvrage, resser­ré autour des per­cep­tions de l’onnuzel, s’apparente à un jour­nal de bord plutôt qu’à un roman, mais un faux jour­nal de bord, rap­porté à la troisième per­son­ne du sin­guli­er par un nar­ra­teur qui entre­tient un rap­port d’intimité avec l’enfant :

Le gamin a tou­jours pen­sé que c’est à cause de lui que son père est par­ti. Voilà pourquoi ses par­ents sont souri­ants sur les pho­togra­phies pris­es avant sa nais­sance. (…) La mère ne dit rien (…) mais son silence est ter­ri­ble : elle laisse ses enfants imag­in­er le pire et de l’imagination, ils en ont à reven­dre. 

L’histoire d’une âme ? Des mécan­ismes qui vont con­fig­ur­er une exis­tence ?

L’essence du réc­it transparaît struc­turelle­ment, du pro­logue à la nou­velle, très courte, offerte en adden­dum. Les trois pre­mières pages, un par­fum d’Étranger, nar­rent la vis­ite d’un homme (l’onnuzel, en… post­face du roman qui va suiv­re) à sa mère hos­pi­tal­isée, mais la sœur, la femme et les enfants sont déjà passés, la com­mu­ni­ca­tion et la syn­chro­ni­sa­tion sont malaisées, saupoudrées d’indices sur les racines du mal. La nou­velle finale, une vari­ante du roman, assène défini­tive­ment la tragédie qui sous-tend l’ensemble : un fils a été évidé par sa mère, de ces archères mater­nelles qui vous tuent d’un mot ou d’un silence, et séparé de son père. La quête qui répond à la tragédie tra­verse les thé­ma­tiques de Perce­val et de Simon-Pierre (le pre­mier s’arrache à l’étreinte mater­nelle pour répon­dre à l’appel de la cheva­lerie pater­nelle ; le sec­ond renie Jésus avant de lui sac­ri­fi­er sa vie).

Tout le livre l’exhale, page après page. La mère s’est érigée en deus ex machi­na de sa cel­lule famil­iale, méprisant le monde extérieur mais s’y con­for­mant, en attente dés­espérée de respect ; éle­vant ses enfants dans la haine d’un père dis­paru (en prison, dit la nou­velle ; en Afrique, selon le roman), un « ogre » qu’ils devront rejeter s’il se man­i­feste. Ayant désobéi à ses par­ents en se lançant jadis dans les bras d’un homme dont ils ne voulaient pas mais quit­tée par celui-ci, elle s’avère écrasée entre les deux trau­ma­tismes, aliénée par son éman­ci­pa­tion ratée. Elle se donne des airs de mère par­faite se sac­ri­fi­ant pour ses enfants, elle les décon­stru­it plutôt par ses inter­dits (évo­quer le père), ses man­i­fes­ta­tions de souf­france, leur sur-respon­s­abil­i­sa­tion.

Pour­tant, la lucid­ité affleure puis tran­scende les pages, comme si le nar­ra­teur masqué fig­u­rait un onnuzel d’un autre âge :

Leur vie est étroite comme l’appartement, mais ils y vivent en sécu­rité. La vie en grand, c’est bon pour le père et le Maro­cain (NDLR : un cama­rade de classe de l’onnuzel, qui erre dans leur Molen­beek sans entrave), ceux qui sont capa­bles de pren­dre le large. La mère a bien ten­té d’emprisonner le père dans sa vie étroite où on com­bat ses peurs par l’obéissance aux règles et en vivant la vie minus­cule des braves gens. Le père n’a pas la car­rure pour vivre à l’étroit. Trop large d’épaules, il a détru­it la mai­son de poupée que la mère a con­stru­ite rien que pour lui. 

L’onnuzel retrou­vera-t-il son père… et sa con­sis­tance ? Sa sœur, son con­tre­point en adap­ta­tion et résis­tance, est-elle réelle­ment mieux armée ?

In fine ? Un livre émou­vant et alerte, par­cou­ru de frémisse­ments et de for­mu­la­tions décapées, qui ne se dis­perse pas mais s’échine à pein­dre un har­cèle­ment moral peu évo­qué : la vam­piri­sa­tion mater­nelle ravalant des enfants au statut de  « mar­i­on­nettes », sapant leurs fon­da­tions. Dans la foulée, il est ques­tion, inten­sé­ment et trag­ique­ment, du besoin d’amour et de la haine qui s’y cheville, entretenue par la décep­tion et la néces­sité du bouc-émis­saire ; de l’inacceptation d’un monde arbi­traire, de notre allergie au miroir, d’égocentrisme et de nar­cis­sisme ; de la mar­gin­al­i­sa­tion dans ce qu’elle a de plus intime.

Une réus­site !

Philippe Remy-Wilkin