Estampillé « ritournelle »

Corinne HOEX et Kikie CRÊVECOEUR, Elles vien­nent dans la nuit, Esper­luète, 2018, 24 p., 20 €, ISBN : 978–2‑35984–105‑3

un bruit léger de pas
elles vien­nent dans la nuit
depuis ce lieu per­du
les embrass­er
les per­dre

Cinq vers – une estampe.

Dans l’ouvrage Elles vien­nent dans la nuit de la poète Corinne Hoex et de l’artiste Kikie Crêve­coeur, cinq vers sur chaque page entrent en réso­nance avec une estampe sur l’autre page. Davan­tage qu’un dia­logue, il faudrait sans doute par­ler d’un dip­tyque : les poèmes se voient non véri­ta­ble­ment illus­trés par les estam­pes mais, eux-mêmes devenus empreintes frag­iles (de par la retenue et la déli­catesse qui sourd d’eux), ils sont embrassés et per­dus à tra­vers elles – et vice ver­sa.

Car il est essen­tielle­ment, dans cet ouvrage, ques­tion de « les embrass­er » et de « les per­dre », ces elles que le lecteur ne peut ni ne veut claire­ment définir, pas davan­tage que la poète ou l’artiste ; la sen­si­bil­ité est alors tout entière livrée au ténu, à l’insu, au gré du regard et de l’ouïe :

leur nom
com­ment leur nom
un bruit léger de pas
depuis ce lieu per­du
les embrass­er les per­dre

Ain­si, cinq vers revi­en­nent d’une stro­phe à l’autre en changeant de place ; par­fois, un vers nou­veau fait irrup­tion, fait inflex­ion, relance tel un « souf­fle retenu » ou un « souf­fle de la nuit ». Un seul élé­ment immuable : chaque quin­til s’achève sur ces deux verbes, « les embrass­er » et « les per­dre ». Un même mou­ve­ment sem­ble à l’œuvre au sein des estam­pes : un bleu dense, essen­tielle­ment rond, se décline d’une estampe à l’autre, inflé­chit légère­ment ses tons ou ses formes, en les « détach[a]nt de l’oubli ». Ces élé­ments con­courent à faire de chaque poème et de chaque estampe un ensem­ble autonome tout en les reliant entre eux, offrant une con­sis­tance à l’ensemble de l’ouvrage d’où émane une puis­sante douceur. Si le lecteur approche par­fois le mys­tère de ces poèmes-estam­pes, il est tou­jours invité, in fine, à l’effacement, au des­sai­sisse­ment – où le geste du touch­er qui ini­tie l’embrasse­ment s’achève dans la perte. Ain­si en va-t-il, par­fois, de la poésie.

Cinq vers – une estampe : l’ouvrage Elles vien­nent dans la nuit sem­ble con­stru­it comme une ritour­nelle, car sont repris, poé­tique­ment, mélodique­ment, les mêmes vers et le même bleu dense. L’ensemble forme alors un tout musi­cal, ténu et retenu, à l’instar d’une seule nuit dans laque­lle elles vien­nent, où tons et formes s’approchent en légèreté, pareils, sans doute, « à [c]es pas, enfants de mon silence » de Paul Valéry.

Le dia­logue entre Corinne Hoex (poète et roman­cière belge, par ailleurs mem­bre de l’Académie Royale de langue et lit­téra­ture français­es de Bel­gique depuis 2017) et Kikie Crêve­coeur (artiste belge, dont le pal­marès est riche d’expositions et de col­lab­o­ra­tions) offre un dip­tyque sin­guli­er. Leurs sen­si­bil­ités respec­tives s’y con­cilient et s’y mêlent à mer­veille, s’embrassant et se per­dant dans une nuit où, finale­ment, l’on ne pour­rait que venir.

Char­line Lam­bert