Où l’on se dit que la bête à bon dieu n’est pas celle que l’on croit

Un coup de cœur du Carnet

Marcel MOREAU, À dos de Dieu, Quidam, coll. « Les indociles », 2018, 140 p., 16€, ISBN : 978-2-37491-089-5

ON VA LEUR RENDRE L’USAGE DE LEURS MEMBRES, DIT BEFFROI
FACULTÉ DE SURENCHÉRIR

et il entre dans le bureaucrado. mais Laure ne croit pas que Beffroi veuille délivrer les assis, en fait il s’en fout de leur sort, m’est avis qu’il désire simplement faire passer sur leur sclérose un vent de terreur, pense Laure Faculté de surenchérir, qui néanmoins le suit,mais en titubant, car elle est au bout du rouleau, mais pas Beffroi, qui prend une assise au hasard, l’arrache à sa chaise et la jette sur le sol ;tumulte et panique chez les assis et les assises, qui émettent des sons stridents, remuent en vain bras et bouche : pétoches ;

À dos de Dieu n’est pas un nouvel opus de Marcel Moreau, est la réédition d’un livre paru début des années 1970, écrit dans la foulée des rêves d’insurrection et de révolution de mai 68, mettant en scène, à sa façon, la révolte, le désir profond de questionner le bien-fondé des appareils d’État,des morales collet-monté, corset-monté, ayant cours à l’époque. Hasard bienheureux : le livre ressort au moment où des gilets jaunes, un mouvement sans tête pensante, manifestent dans nos rues, se font passer des colsons aux poignets, revendiquent parfois de reprendre en main leurs propres vies. Est-ce à dire que cet À dos de Dieu et l’extrême violence de Beffroi, son a-moralisme profond, sa pulsion de vie intense mais dévastatrice,son a-politisme total, se lirait aujourd’hui impunément, les doigts dans le nez, comme on lirait un livre de plage à la plage ?

Non.

Lire un Moreau de cette époque, c’est se frotter à une langue qui, aujourd’hui encore, est monstrueuse, n’a rien perdu de sa force de frappe, une langue déferlant à toute berzingue, sans répit, où tous les événements rapportés s’enchaînent à un rythme fou, où l’on passe, en quelques pages, de l’enfance de Beffroi à l’adolescence de Beffroi, un gaillard qui serait une entité, une force de vie intense, plutôt qu’un personnage, un lascar n’ayant rien à ficher du tiers et du quart, un tsunami emportant tout sur son passage,le cadre scolaire, ultra rigide, l’institution policière, l’esprit révolutionnaire, les désirs d’un monde meilleur, etc. Car tout y passe. Tout.Rien ne résistant à la poussée, au renversement, au rythme effréné de Beffroi,à sa force de destruction massive. Parce que Beffroi ne croit en rien ni en personne. Parce que Beffroi chevauche Dieu et que Dieu, quelque part, ça n’a pas de morale, ça n’a pas d’envies, pas de désirs. Ça n’est qu’une force, une sauvagerie planant sur le monde. À la fois ça exalte, élève et fracasse les esprits et les corps.

Pas un, pas une n’en réchappe.

Ni les assis et les assises dans les bureaucrados, enchaînant leurs corps au travail, à la valeur travail, ni Laure, l’aimée, la baisée, emportée, elle aussi, au final, dans la tourmente. Car Moreau est logique, Moreau est conséquent : si l’on veut que le monde change, si l’on désire un monde autre, totalement autre, réellement autre, eh bien, y a plus qu’à envoyer paitre les cadres, les corsets, les empêcheurs de traverser la vie en animal. Et ça ne va pas sans dommage. Rien de ce qui fait nos relations humaines ne tenant plus la route. Ni amour. Ni empathie. Ni compassion.

Ni écriture. Ni langue.

Moreau s’en explique dans les premières et dernières pages du livre : ça remue ferme d’écrire des pages comme celles-là. On est emporté,exalté, dans un rythme fou, un bonheur d’écrire à cette vitesse-là, dans cette langue-là inventive, se fichant bien de la grammaire, valsant avec les mots,lorgnant même vers la glossolalie, glossomanie, chère à Artaud, mais faut faire gaffe tout de même : on entre, aussi, ici, par l’écriture, par l’usage de cette langue-là, dans des zones sombres, très sombres, de l’esprit humain. Où l’on côtoie visions folles et pensées dévastatrices, sublime et misère humaine.

Bref, faut le savoir : lire un Moreau de cette époque, c’est prendre le risque de se brûler les ailes, de se frotter à des choses pas belles, mais c’est aussi avoir eu des ailes, avoir volé, avoir brûlé, intensément.C’est qu’ici, on tutoie, intensément, du bout de la langue, quelque chose d’ébouriffant et d’unique en son genre. Quelque chose qui s’entête et qui envoûte. À nous, ensuite, de savoir quoi en faire, de cette « pensée mongole » et sauvage :en sortir, ou pas, reprendre indemnes, ou pas, nos vies tranquilles et nos révoltes actuelles.