Tombeau pour Marilyn, l’icône aux semelles de vent

Éric BROGNIET, Bloody Mary. Road movie pour Mar­i­lyn Mon­roe, Illus­tra­tions de Thier­ry Wesel, Pré­face de Marie-Ange Bernard, Tail­lis Pré, 96 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87450–143‑2

Entre chant des spasmes et arpen­t­age des gouf­fres, la poésie d’Éric Brog­ni­et voy­age sur les ter­res du décalé et de l’insoumission. D’une sou­veraine beauté, le recueil poé­tique Bloody Mary tra­verse le mythe Mar­i­lyn Mon­roe afin de dévoil­er la détresse, la fêlure de Nor­ma Jean der­rière l’icône plané­taire de la Blonde. Jeux sur le com­bat entre le noir et le blanc, entre l’attrait des ténèbres et celui de la lumière, échos entre l’ogre intime et l’ogre hol­ly­woo­d­i­en… les scan­sions du chemin de croix de Mar­i­lyn ­­qu’Éric Brog­ni­et décline — un chemin de croix qui n’exclut nulle­ment le chemin de l’extase et de la soif de vivre — intriquent vitesse de la langue et tragédie antique. On songe à la let­tre-poème que Pasoli­ni a écrite en hom­mage à Mar­i­lyn, après sa mort en 1962, poème lu dans son film La Rab­bia. Dans Bloody Mary, les mots ne met­tent pas la blessure mon­roei­enne à dis­tance mais creusent l’enfance saccagée, la soli­tude, l’immense désar­roi de Mar­i­lyn, en se ten­ant au plus près de leur trou noir. Il n’y aura pas de poé­tique de l’apaisement dès lors que celle-ci trahi­rait la toute irré­c­on­cil­iée, la toute chance­lante dis­simulée der­rière l’éclat de sa beauté. Pas plus que le Dom Pérignon, les bar­bi­turiques, la ronde des amants ou le 7ème art n’ont per­mis à Mar­i­lyn de cica­tris­er, de se tenir dans l’être, l’écriture d’Éric Brog­ni­et ne cherche à répar­er l’irréparable ou à liss­er les séismes. La mort rôde autour du berceau de Nor­ma Jean, cour­tise Gladys, la mère folle, con­voite Mar­i­lyn. Ce bas­so osti­na­to — basse con­trainte de la présence de Thanatos — pulse le texte qui traque le fatum, ses tours de passe-passe, ses rus­es.

Mar­i­lyn danse sur une inex­is­tence que rien ne parvien­dra à lever, Mar­i­lyn titube au roy­aume des sim­u­lacres, dévorée par le Mino­tau­re hol­ly­woo­d­i­en. Sur­face de pro­jec­tion des fan­tasmes, Mar­i­lyn se noie dans les para­dox­es de l’être et du paraître, émi­et­té, frac­tale, échouant à tra­vers­er le miroir.

Je vous salue, Bloody Mary
Du fond des journées mornes
Et des seringues assoiffées
Je vous salue Mary dans le sang
Qui met à votre ven­tre le soleil rouge
Des fauss­es couch­es et des avorte­ments

(…) Je vous salue, ma sœur saccagée
Sous le couteau de l’absolu

Dans cette ode à Bloody Mar­i­lyn, on croise le fan­tôme de Jim Mor­ri­son, son poème The End, on se heurte aux cris de Nor­ma Jean et de son enfance dévastée. Le blond per­ox­y­dé comme miroir aux alou­ettes, abri­tant une souf­france anthracite, le spec­tre de la folie mater­nelle qui men­ace la fausse blonde, la vraie enténébrée… Éric Brog­ni­et rassem­ble en un être textuel celle qui, en proie à une « iden­tité atom­isée », n’a jamais pu se rassem­bler. Piège de la pel­licule, piège d’Hollywood, cette usine à rêves car­bon­isés qui se dressera comme un « Gold Gotha »… Bloody Mary déroule les présages de l’immolation, les signes d’une cru­ci­fix­ion, Mar­i­lyn, sainte et mar­tyre, Dea sex machi­na que fera périr le Deus ex machi­na hol­ly­woo­d­i­en… Dans la loterie des âmes, Mar­i­lyn offre un jeu d’actrice qui tient de la roulette russe.

Les cours qu’elle prit à l’Actors Stu­dio avec Lee Stras­berg, sa pas­sion pour Joyce, Rilke, son manque cen­tral irra­di­ant en une beauté cachant les ruines, ses ondes sex­uelles nuées de Chanel n°5, sa faim de stupé­fi­ants, de cham­pagne, de parte­naires, sa pho­togénie d’éternelle orphe­line dev­enue bombe sex­uelle, son sui­cide en pub­lic le jour où elle enton­na pour JFK, son amant, « Hap­py Birth­day, Mis­ter Pres­i­dent », sa mort en eaux trou­bles, décès nim­bé d’énigme — sui­cide ou meurtre ? —, Éric Brog­ni­et les tisse en un chant au plus près des pul­sa­tions de l’icône aux semelles de vent.

Véronique Bergen