Résonner, construire, relier

Véronique WAUTIER et Pierre TRÉFOIS, Dans nos mains silen­cieuses, Éran­this, 2018, 34 p., 12€, ISBN : 978–2‑87483–017‑4

« À la fin deven[ir] / le con­traire / de [sa] souf­france » ne se fait pas sans arrache­ment. Véronique Wau­ti­er et Pierre Tré­fois le savent par­faite­ment – du moins, c’est ce que rend sen­si­ble le recueil Dans nos mains silen­cieuses, issu de la col­lab­o­ra­tion entre la poète et l’artiste. « En nous deux armées s’affrontent / mais l’une est sans armes / et c’est elle qui l’emportera » ; jusque-là il fau­dra s’armer de bien­veil­lance et d’attention pour ce qui nous lie, ce qui nous relie à l’autre, à la présence, à la « vie rude ». Il fau­dra s’armer de douceur, ce « point d’attache entre les deux mon­des ».

De ligne en ligne – les fines et nerveuses de Pierre Tré­fois, les bien­veil­lantes et pudiques de Véronique Wau­ti­er –, quelque chose s’ouvre, un espoir est fine­ment déposé, du ténu vers le tenace, dans nos mains silen­cieuses. À l’instar de l’opposition entre l’enfance et la « chute des pier­res », entre la souf­france et la joie, la douceur des poèmes vient con­tre­bal­ancer la vio­lence de cer­tains mots (ain­si par exem­ple de la « guerre », du « cri », du « séisme », des « lam­beaux »). De même, à l’affrontement de deux poignées de lignes aux couleurs vives répon­dent des traits par­fois fine­ment dis­séminés sur la page. Le lecteur com­prend alors que, cer­taine­ment, bien davan­tage que l’espoir, c’est la réso­nance qui fait vivre : ten­dre vers l’autre, vers un « tu », entr­er en réso­nance, per­met de (re)trouver ses mots.

De plus, la récur­rence de ter­mes con­fi­nant à la con­struc­tion (« fenêtre », « mai­son », « cham­bre » pour n’en citer que quelques-uns) con­fère à l’ensemble du recueil un ques­tion­nement très fort : que reste-t-il de vivant quand tout s’effondre, à l’intérieur de soi comme à l’extérieur ? Com­ment ren­dre le monde hab­it­able ? Crier, se taire, « compt[er] dix-sept papil­lons sur ces fleurs » parais­sent des alter­na­tives, certes pro­vi­soires et pré­caires, mais elles sont sous-ten­dues par de solides lignes de force : la présence, la résilience, ou tout autre char­p­ente que le lecteur bâti­ra pour lui-même.

Le recueil amé­nage par ailleurs une place impor­tante à la dimen­sion du silence, par sa fonc­tion (« effac­er / tout ce qui dépasse ») ou par ses mod­u­la­tions (tan­tôt il est ce qui nous human­ise ou ce qui nous lèse, tan­tôt il est absence de volon­té d’explication). De ce point de vue, « le poème est un risque / et un rétab­lisse­ment ». En effet, Véronique Wau­ti­er et Pierre Tré­fois ne lais­sent pas la faille béante, la blessure ouverte, l’écharde enfon­cée : ils cherchent à en pren­dre soin. L’entreprise paraît ambitieuse, pavée d’incertitudes et de drames inélucta­bles, mais elle recon­duit à l’organe pre­mier qui nous relie à l’autre, à ce qui nous touche : les mains, traçant lignes et traits, ces « mains silen­cieuses / où les mots sont chez eux ».

Char­line Lam­bert