Le Seigneur des Esprits

Patrick MEURICE, Khan Ten­gri, Un con­te de la vie à l’endroit, Acad­e­mia, coll. « Livres libres », 2018, 112 p., 13€ / ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2‑8061–0427‑4

Avec son roman Khan Ten­gri. Un con­te de la vie à l’endroit, Patrick Meurice nous emmène dans un roy­aume imag­i­naire.

Simon Lan­dresys, un fonc­tion­naire belge, est envoyé en mis­sion au Khan-Ten­gri, un roy­aume d’Asie cen­trale, situé entre le Kirghizs­tan et la Chine, et dom­iné par un mas­sif mon­tag­neux. Ce roy­aume emprunte son nom à la mon­tagne qui le sur­plombe à plus de 7.000 mètres d’altitude. Ce petit état a vu le jour suite au déman­tèle­ment de l’Union sovié­tique. Il est dirigé par un monar­que à plein pou­voirs et béné­fi­cie d’aides européennes. Simon doit aider l’administration de Khan-Ten­gri à se réor­gan­is­er et à mod­erniser sa bureau­cratie. L’agent belge entre­pren­dra qua­tre mis­sions à Inylchek, la cap­i­tale et seule ville du roy­aume, située à plus de 4000 mètres d’altitude et acces­si­ble seule­ment en héli­cop­tère. Ce lieu, en principe peu hos­pi­tal­ier, regorge toute­fois de richess­es et de ser­vices.

Dès sa pre­mière mis­sion, Simon est fort bien accueil­li. Ses apparte­ments sont con­fort­a­bles et il béné­fi­cie d’une mag­nifique vue sur le Khan Ten­gri pris entre ses deux glac­i­ers. Une yourte fig­ure sa cham­bre. La pre­mière nuit, d’étranges rêves le vis­i­tent, comme si un pou­voir secret, venu de la mon­tagne, agis­sait sur lui. Une puis­sante sérénité se fait aus­si ressen­tir. Le fonc­tion­naire belge décou­vre le roi, Khan Tirik, un homme cul­tivé, ama­teur d’art, par­lant par­faite­ment français. Admi­ra­teur de Sou­tine et Bach, il se mon­tre rapi­de­ment d’une agréable com­pag­nie. Cet homme a toute­fois des principes qu’il vaut mieux ne pas décevoir. Lors d’une prom­e­nade, Khan Tirik racon­te à Simon l’enchantement de la mon­tagne, ses aigles roy­aux et les rêves pré­moni­toires. Il lui mon­tre aus­si le lac Merzbach­er, gelé les deux-tiers de l’année, qui provoque d’énormes crues, au print­emps et à l’automne, com­posées d’icebergs. Le roi lui explique qu’il a gravi le Khan Ten­gri à qua­tre repris­es. Mais la dernière fois, il a triché : il a exé­cuté une par­tie de l’ascension en héli­cop­tère. Il sait que la mon­tagne ne lui par­don­nera pas cet out­rage et lui ôtera la vie.

La pre­mière mis­sion de Simon se déroule sans encom­bre. Toute­fois, le roi, fan­tasque et imprévis­i­ble, lui fait sign­er une clause de con­fi­den­tial­ité : il ne peut rien révéler de sa mis­sion, ni de la vie privée de Khan Tirik, si ce n’est à la mort de ce dernier. Qu’a‑t-il à cacher qu’il tient telle­ment à préserv­er ? Les autres mis­sions s’en suiv­ent. Simon fait la con­nais­sance de deux amies du roi, Olga et Marie, deux ravis­santes intel­lectuelles, l’une his­to­ri­enne et poli­to­logue polon­aise, l’autre hydro­graphe russe. Alors que Marie se mon­tre une douce alliée, Olga se rap­proche d’une flamme empoi­son­née. Peu à peu, Simon a l’impression d’être testé et util­isé. Résis­tera-t-il aux pou­voirs de la sul­fureuse Olga ? Pourquoi s’en priverait-il ? Quel étrange lien l’unit à sa femme, restée pour­tant à des mil­liers de kilo­mètres de là ? La fidél­ité — notion inex­is­tante pour Khan Tirik — risque de faire bas­culer la mis­sion et de tout ren­vers­er. Et la mon­tagne n’a pas encore dit son dernier mot…

Le nar­ra­teur, Simon Lan­dresys, revient sur les événe­ments vécus au Khan-Ten­gri. Il s’adresse à sa femme. Dès le départ, nous sen­tons l’urgence qu’il avait à se con­fi­er à elle. Patrick Meurice place l’action dans un roy­aume imag­i­naire. La mon­tagne Khan Ten­gri est en réal­ité le point cul­mi­nant du Kaza­khstan, à la fron­tière avec le Kirghizis­tan et la Chine, un lieu hos­tile où l’on imag­ine dif­fi­cile­ment une ville s’élever. Inylchek n’est d’ailleurs qu’un camp de base pour les alpin­istes. L’auteur a trou­vé un lieu par­fait pour son action : quoi de plus majestueux et mys­térieux qu’une mon­tagne et ses glac­i­ers cul­mi­nant à plus de 7000 mètres ? Ajoutez à cela un roi excen­trique et déroutant, des femmes séduisantes, une dose de sus­pense et une pointe de fan­tas­magorique, et vous obtenez un savoureux roman.

Émi­lie Gäbele