Au bord de la falaise

Daniel FANO (textes), Jean-François OCTAVE (illus­tra­tions), Bien­tôt la Con­ven­tion des can­ni­bales, 2019, 76 p., 13 €, ISBN : 978–2‑930607–55‑9

Daniel Fano est un écrivain de l’apoc­a­lypse tran­quille. Au fil des années, dans des réc­its aux titres improb­a­bles, des poèmes nar­rat­ifs et sub­tils, des fables et des romans de la mélan­col­ie lucide, l’auteur a inven­torié, grâce à son sens aigu de la fic­tion, la moder­nité et ses avatars, qu’on pour­rait appel­er aujour­d’hui tout sim­ple­ment le temps d’après.

Que ce soit dans les ver­tiges de la Guerre froide, la Société du spec­ta­cle des émo­tions et des cat­a­stro­phes, les guer­res et coups d’état de série B, Daniel Fano puise sa matière féroce et froide pour faire remon­ter à notre enten­de­ment le chaos et l’en­tremêle­ment de nos  per­cep­tions qui a pour nom encore… mémoire. Dans une langue débar­rassée de toute affé­terie, scrupuleuse, l’auteur court-cir­cuite les effets de réel en les sur­jouant. Dans le mon­tage apparem­ment aveu­gle du film d’une époque, la nôtre,

Mon­sieur Typhus, « héros » récur­rent de nom­breux textes et livres,  est une forme d’Ulysse revenant au pays natal, celui de  la fausse inno­cence de toute généra­tion, pour met­tre à nu les péripéties de son odyssée désar­tic­ulée, com­pos­ite, car­nas­sière. La vio­lence, dans un crépite­ment per­ma­nent sur nos écrans, glisse lente­ment dans le domaine des events, ces petits moments sus­cep­ti­bles de relancer sous une forme plus aiguë encore, le Marché des choses et des êtres. Ces êtres, désar­tic­ulés dans des émo­tions et des sex­u­al­ités de marchan­dise, sont les pro­tag­o­nistes du roman noir, du réc­it d’es­pi­onnage qui font de l’homme vivant une matière trans­formable dans le champ de la Bourse inter­na­tionale des images.


Lire aus­si : un extrait de Bien­tôt la Con­ven­tion des can­ni­bales


Fano con­naît l’Histoire, celles hommes, des idées, des straté­gies et l’écriture est encore une des formes les plus sub­tiles pour enfer­mer dans les réseaux du texte, le filet de la fic­tion, ces pan­talon­nades annon­cées comme trag­iques et qui ne font qu’effacer l’homme vivant de l’image pour en faire une  fig­ure de réc­it médi­a­tique en boucle inter­na­tionale.

Bien­tôt la Con­ven­tion des can­ni­bales annonce le pro­gramme. Nous sommes dans un roman kaléi­do­scopique qui mêle guer­res, géno­cides, assas­si­nats et tut­ti quan­ti  depuis les années 1970 jusqu’au aujour­d’hui. Le tout s’agite dans une sorte de car­naval des vam­pires que cer­tains nom­ment l’His­toire. Une écri­t­ure joyeuse, délurée, chargée d’humour jusqu’à la détente, Fano prend soin d’ex­traire du réc­it le salmigondis émo­tion­nel que l’on retrou­ve en boucle dans tous les réseaux et une par­tie de la presse. Ces per­son­nages sont inter­change­ables, changent de nom, de sexe, de corps, d’identité…

On décou­vre, page après page, com­ment, à la vitesse du Marché, nous allons du sou­venir de l’hu­man­isme à l’avènement plané­taire du tran­shu­man­isme. Il y a un air de Fritz Lang qui, un des pre­miers, dans ses films des années 1930 en Alle­magne (Doc­teur Mabuse …), avait révélé et mis en scène la dimen­sion crim­inelle et déli­rante du nazisme. Le com­plot, le men­songe à l’é­gal de la vérité, l’im­per­turbable dis­so­lu­tion de la mémoire européenne dans le pop­ulisme et l’ef­froi d’un monde qui vient sont les nou­velles formes de cette hys­térie de la crim­i­nal­ité, comme une façon d’être au monde et de le penser.

Franck Venaille, dis­paru récem­ment, avait pub­lié de nom­breux livres sur ce sujet, intime et col­lec­tif, La guerre d’Al­gérie (Minu­it, 1978), L’homme en guerre (Renais­sance du livre, 2000)… La généra­tion des guer­res colo­niales avait déjà vu un monde fra­cassé par la vio­lence des idéolo­gies renou­velées.

Fano reprend, depuis des lus­tres, ce tra­vail en faisant des biop­sies nar­ra­tives dans chaque moment de la con­vul­sion de notre temps. C’est en cela qu’il est un des écrivains majeurs de notre lit­téra­ture, dis­cret, presqu’anonyme pour beau­coup, bien que ses pub­li­ca­tions mar­quent, depuis un demi-siè­cle, le temps lit­téraire des avant-gardes au temps de la décom­po­si­tion.

Vif, intel­li­gent, bur­lesque même, sous la cou­ver­ture aux allures de pulp fic­tion de Jean-François Octave, Bien­tôt la Con­ven­tion des can­ni­bales équiv­aut à la lec­ture d’un monde qui se retrou­ve comme le loup des dessins ani­més, lequel, courant plus vite que son ombre, dépasse le bord de la falaise, et reste là, sus­pendu, con­scient, ter­ri­ble­ment con­scient jusqu’au « Ho, ho… » fatal avant la chute finale, les yeux exor­bités.

Daniel Simon