Traversée de la philosophie

Alain BAJOMÉE, Vie, mort, plaisir, souf­france et autres réjouis­sances. Une petite balade en philoso­phie, Illus­tra­tions de Thomas Bajomée et de Hen­ri Char­li­er, Édi­tions de la Province de Liège, 2019, 558 p., 18 €, ISBN : 9782390101338

Ni manuel ni his­toire de la philoso­phie de ses orig­ines à nos jours, Vie, mort, plaisir, souf­france et autres réjouis­sances nous con­vie à une tra­ver­sée libre de penseurs qu’Alain Bajomée abor­de sous l’angle des ques­tion­nements qu’ils ont soulevés et des enjeux con­tem­po­rains qu’ils véhicu­lent. Choi­sis­sant d’éclairer des notions (lib­erté, vérité, mal, réal­ité, être….), des prob­lèmes par des éclairages venant du ciné­ma, des séries TV ou de la musique, Alain Bajomée ramène l’activité philosophique à son ques­tion­nement, à l’étonnement qui lui a don­né nais­sance. Sans accentuer la coupure arti­fi­cielle et sujette à cau­tion entre pen­sée mythique et avène­ment du logos, l’avènement de la philoso­phie occi­den­tale au siè­cle avant J. C. cor­re­spond à une nou­velle manière de penser qui, s’affranchissant de l’explication par les dieux, par les mythes, s’interroge sur l’ordre du monde en se con­fi­ant aux lumières de la rai­son. Arbre com­posé d’une mul­ti­plic­ité de branch­es — logique, méta­physique, morale, esthé­tique, épisté­molo­gie… —, la philoso­phie en tant qu’« amour de la sagesse » se dif­fracte en domaines, en écoles, en courants.

Ne visant pas l’exhaustivité, l’ouvrage abor­de large­ment les philosophes de l’Antiquité (des Pré­socra­tiques à Pla­ton, des sophistes à Aris­tote), con­voque des fig­ures délais­sées (Antiphon d’Athènes, le curé Mes­li­er (anti­cléri­cal, hédon­iste), l’antispéciste Peter Singer….), abor­de Con­dorcet, Kant, Comte, Niet­zsche, Rus­sell, Wittgen­stein mais délaisse Spin­oza, Leib­niz, Hegel, Berg­son, Sartre comme il s’en explique dans l’avant-propos. La mise en lumière de penseurs minorés, se situ­ant par­fois dans les marges de la philoso­phie (Freud, Beau­voir, Camus…), per­met de réha­biliter des pen­sées lib­er­taires, athées, matéri­al­istes que la tra­di­tion idéal­iste a sec­on­darisées. Procé­dant selon le fil de thé­ma­tiques, de champs de réflex­ion, Alain Bajomée traite non pas de l’intégralité du cor­pus pla­toni­cien ou de l’ensemble des écrits de Descartes, mais des points qui illus­trent le prob­lème traité (le savoir, le bon­heur, la con­science, la fini­tude, la mort, l’immortalité de l’âme, le cog­i­to, l’inconscient, les droits des ani­maux…).

On pour­rait crain­dre que le recours à des films (ceux de Woody Allen, Hitch­cock, Chap­lin, Cro­nen­berg, Rid­ley Scott, Vis­con­ti, les Wachows­ki…), à des chan­sons (celles de Dick Annegarn, Aznavour, Lav­il­liers, Mylène Farmer, Serge Gains­bourg, Pink Floyd…) ne dilue la spé­ci­ficité de la démarche philosophique, écarte de la lec­ture des textes et ne se présente que comme un moyen afin de branch­er la philoso­phie sur le con­tem­po­rain. Il n’en est rien dès lors qu’au tra­vers de ces allers-retours de l’allégorie de la cav­erne de Pla­ton ou de l’interprétation freu­di­enne des rêves au film Matrix, de l’utopie des pha­lanstères de Fouri­er, de sa pre­science de la débâ­cle écologique à Charles Aznavour (« La Terre meurt »), Alain Bajomée expose l’intemporalité de ques­tion­nements qui, vertébrés par le doute (de l’ironie socra­tique au scep­ti­cisme de Mon­taigne ou au doute rad­i­cal cartésien), par l’esprit cri­tique, se sin­gu­larisent par la remise en cause des répons­es toutes faites, la con­tes­ta­tion de la doxa et de l’autorité de la tra­di­tion. L’ouvrage accom­plit sem­blable décon­struc­tion de l’histoire des vain­queurs, des vul­gates offi­cielles. Que ce soit par rap­port aux sophistes (que Pla­ton a dépré­ciés, les assim­i­lant à des ora­teurs mer­can­tiles indif­férents à la ques­tion de la vérité) dont il souligne le scep­ti­cisme épisté­mologique et le rel­a­tivisme (absence d’une vérité absolue, exis­tence de vérités rel­a­tives), par rap­port à Dio­gène le Cynique ou à Fouri­er.

Art des ques­tions et non des répons­es, pen­sée de la créa­tion (Chaoïde dis­ait Deleuze) et non de la méth­ode et des recettes tech­niques, « la philoso­phie, bien qu’elle ne soit pas en mesure de nous don­ner avec cer­ti­tude la réponse aux doutes qui nous assiè­gent, peut tout de même sug­gér­er des pos­si­bil­ités qui élar­gis­sent notre champ de pen­sée et délivrent celle-ci de la tyran­nie de l’habitude ».

Dans Qu’est-ce que la philoso­phie ?, définis­sant la philoso­phie par la créa­tion de con­cepts, Deleuze et Guat­tari évo­quent la phrase de Leib­niz qui, tirée du Sys­tème nou­veau de la Nature, con­dense l’activité de la pen­sée ques­tion­nante : « Je croy­ais entr­er dans le port, mais… je fus rejeté en pleine mer ».  

Véronique Bergen