Un poème en filet à papillons

Carl VANWELDE, À mots comp­tés, Éran­this, 2019, 88 p., 18 €, ISBN : 139782874830181

Il serait facile de dire d’une mal­adie qu’elle est avant tout une absence de poésie dans le corps et une forme d’ab­sence momen­tanée de l’homme au monde. Mais la nom­i­na­tion du corps, sa com­préhen­sion min­i­male sem­blent être entraînée dans les mêmes mou­ve­ments d’infox que les autres. Le poète nomme, « invente les mots de la tribu » (Valéry), sépare et relie.

Les écrivains-médecins (la lit­téra­ture en est con­stel­lée), depuis Rabelais, sont légion dans la lit­téra­ture. Les douleurs, les humeurs de l’homme (et de l’animal) sont la pre­mière matière des prati­cien de l’Art, ce dont a besoin un écrivain pour échap­per au piège des idées…

Depuis des années, mal­gré les avancées de la sci­ence, de la tech­nolo­gie et de l’é­d­u­ca­tion, les hommes savent de moins en moins nom­mer ce qu’ils sont, on pour­rait dire que nous par­lons d’une cor­po­ral­ité d’avant Vésale : il y a le corps du haut, le corps du bas, la tête, le ven­tre et tout ça intime­ment mys­térieux.

Carl Van­welde est un prati­cien général­iste et enseignant émérite à l’UCL. Il compt­abilise donc une sérieuse expéri­ence de ces rap­ports que les hommes entre­ti­en­nent avec eux et le monde. Ce qui sem­ble par­ti­c­ulière­ment cap­tiv­er l’au­teur dans À mots comp­tés, c’est cette ques­tion du temps qui se situe entre nous et les autres, entre nous et le monde et finale­ment vers la fin en nous, essen­tielle­ment.

À mots comp­tés est un livre qui entrelace les pho­togra­phies de l’auteur, tou­jours dans une plas­tique dis­tante et des poèmes d’une mag­nifique économie.

Il égrène au fil des pages des moments fur­tifs qui sont sou­vent ceux de la dis­pari­tion, de la furtive mélan­col­ie, de la con­science vive de ce qui fut. Les notes tra­gi-comiques ponctuent ça est la ce livre aux yeux entrou­verts…

On ne voit plus de mou­choirs dans les gares
plus de pleurs aux fenêtres
plus de rides aux paupières
la médecine fait ce qu’il faut
pour sup­primer la honte, le regret et les rêves
pour naître sans crier, mourir sans gémir
aimer sans déban­der
on va vers un calme
hor­ri­ble

La sobriété et la pré­ci­sion du regard de Carl Van­welde font la qual­ité pri­mor­diale de ce livre qui se com­pose de sta­tions d’ob­ser­va­tion où les amoureux vont, cher­chant un banc au soleil, où la patrie est le pays de son enfance et où nous allons, suc­ces­sive­ment, de moments de vie pleine au sen­ti­ment d’une fin tou­jours proche. Une fin si proche que le poème est le meilleur filet à papil­lons à notre dis­po­si­tion pour cap­tur­er ce qui vole en nous et dans l’infini du ciel.

Une jeune fille
qui marche sur la route
une let­tre à la main
du bon­heur dans les yeux
c’é­tait il y a longtemps
c’est encore mieux main­tenant

La voix de Carl Van­welde est sim­ple et limpi­de, elle ne cesse de scruter l’im­prob­a­ble et l’im­prévu qui sont notre seule cer­ti­tude.

Comme le corps, le poème insta­ble n’ex­iste que s’il est relié à l’in­fi­ni de nos per­cep­tions. À mots comp­tés ne fait aucun diag­nos­tic, au con­traire, il avoue des évi­dences que nous ne ces­sons de guet­ter.

Il apprend la flûte
trois jours avant sa mort
l’âge lui a appris
à ne pas se créer un des­tin

Daniel Simon