« Une heure de joie »… ou Conan Doyle mis en pratique !

Un coup de cœur du Car­net

Chris­t­ian LIBENS, Une petite his­toire du roman polici­er belge, Weyrich, coll. « Noir Cor­beau », 2019, 99 p., 6,90 €, ISBN : 978–2‑87489–541‑8

Que voilà un ouvrage curieux ! De par son dynamisme. Qui se dépêtre d’un (faux) para­doxe : en dire beau­coup et, sans doute, vouloir exé­cuter un tour com­plet de la ques­tion tout en se révélant court, com­pact et… très comestible. À mille lieues d’un ennuyeux pen­sum. De par sa mise en page, aus­si, ou sa mise en images : la moitié du livre con­siste en cou­ver­tures de livres, des allures de Rose­bud (nul doute qu’une larme per­lera chez beau­coup au détour de l’une ou l’autre plongée vers nos lec­tures de jeunesse).

Chris­t­ian Libens se coule dans son sujet, son micro-essai joue les mis­es en abyme d’un genre ancré dans la vie (et la mort) et plus rebondis­sant, en moyenne, que ses frères (pré­sumés, éti­quetés) plus lit­téraires. Qui exige beau­coup de tra­vail (de la part de l’auteur) mais s’évertue à le mas­quer. À l’image de la langue employée, d’une flu­id­ité impa­ra­ble.

C’est donc un mir­a­cle d’opuscule ! Intégrité, dès la page de garde, quand Libens restreint son étude au roman polici­er belge… « de langue française », ou, plus avant, quand il ren­voie à des col­lègues de référence (Luc Del­lisse, Guy Del­has­se, Jean-Louis Éti­enne, Patrick Moens ; les pro­fesseurs Thoveron, Dubois, Lits ou Aron, etc.). Struc­tura­tion et clarté des infor­ma­tions dis­pen­sées, chaque micro-chapitre syn­théti­sant une prob­lé­ma­tique tout en dis­til­lant une anec­dote mar­quante…  et en insin­u­ant des con­tre­points de réflex­ion douce-amère, des pointes d’engagement :

« Mais, chez ces gens-là [NDLA : suiv­ez mon regard !], par­donne-t-on jamais les suc­cès pop­u­laires ? »

Pas­sons en revue quelques tiroirs ouverts dans la com­mode du genre !

Une déf­i­ni­tion du roman polici­er ? C’est « un réc­it rationnel dont le ressort dra­ma­tique essen­tiel est un crime, vrai ou sup­posé » (Jacques Sadoul).

Un « drôle de genre » ? Il pos­sède de pres­tigieux ancêtres (Œdipe-Roi, Ham­let, Zadig… une préhis­toire du sil­lon) mais des racines offi­cielles aus­si, un an 0 : Dou­ble assas­si­nat dans la rue Morgue de Poe… traduit par Baude­laire – ce luxe ! ou cette réin­ven­tion ? – en 1842, de pre­mières réus­sites (les inspecteurs Dupin et Lecoq) suiv­ies, au début du XXe siè­cle, par les Holmes, Lupin, Poirot, etc.

Quid des « Belgian’s detec­tives » ? Le pre­mier roman polici­er belge, pub­lié en 1901, Maître Deforges, a été écrit par un col­lec­tif de jeunes avo­cats brux­el­lois. Cocasse ? D’autres pio­nniers sont évo­qués mais un trait sail­lant est épinglé : nos deux plus grands auteurs sont nés à Liège, au début du XXe siè­cle, à cinq ans d’intervalle : Georges Simenon et Stanis­las-André Stee­man (SAS). Étranges con­ver­gences de temps et d’espace. Hasard ou néces­sité ?

Simenon et Stee­man ? Ils explosent tous deux dans les années 1930 à tra­vers l’édition pop­u­laire parisi­enne, ils seront adap­tés au ciné­ma avec suc­cès (deux SAS par Clouzot, au moins, sont des chefs‑d’œuvre : L’assassin habite au 21 et Quai des Orfèvres). Le mil­lésime 31 est excep­tion­nel : Mai­gret résout huit enquêtes entre mars et décem­bre ; Mon­sieur Wens affronte qua­tre affaires et son auteur décroche le Grand Prix du Roman d’Aventures.

Y a‑t-il une école belge ? Doit-on, comme bien des essay­istes belges, la réduire à un unique âge d’or, les années d’Occupation, ou, au con­traire, élargir le spec­tre des inves­ti­ga­tions ? Mais juste­ment… Y a‑t-il un rap­port de cause à effet entre cette péri­ode d’ennui et d’angoisse et l’épanouissement du genre ? Com­ment inter­préter que tant d’auteurs se soient retrou­vés du mau­vais côté (Louis Carette alias Féli­cien Marceau, etc.) ? Pour­ra-t-on un jour retrou­ver une col­lec­tion poli­cière du même acabit qu’un Jury (dirigée par SAS lui-même, éditée par le Brux­el­lois Beir­naerdt, 66 fas­ci­cules puis 25 livres brochés entre 40 et 44) ?

Au gré des pages et des allu­sions, la nos­tal­gie nous étour­dit (Marabout-Junior, André-Paul Duchâteau, Hen­ri Vernes, Paul Max, Thomas Owen, la Série Noire, Le Masque…) mais Chris­t­ian Libens nous ramène au présent, aux fig­ures majeures de Jean-Bap­tiste Baron­ian ou Patrick Delper­dan­ge, à Bar­bara Abel et Nadine Mon­fils, à des édi­teurs, à des col­lec­tions. Avant de nous ten­dre vers l’avenir, ouvrant une foul­ti­tude de pistes et d’appétits de lec­tures.

Mais n’est-il pas temps d’évacuer la ligne de démar­ca­tion entre la grande lit­téra­ture et la par­alit­téra­ture ? Un Armel Job, qui compte par­mi nos meilleurs romanciers, n’a‑t-il pas puisé les fon­da­tions de son art dans une « atmo­sphère simenon­i­enne », ses intrigues ne pro­gressent-elles pas « selon une con­struc­tion nar­ra­tive proche du genre [NDLA : polici­er » ?

Philippe Remy-Wilkin