De la paléontologie

Antoine BALZEAU (textes), Pierre BAILLY (dessins), Homo sapi­ens, Lom­bard, coll. « La petite bédéthèque des savoirs », 2019, 88 p., 10 € / ePub : 4.99 €, ISBN : 978–2‑8036–7272‑1

Signé par le paléoan­thro­po­logue et chercheur au CNRS Antoine Balzeau et le dessi­na­teur Pierre Bail­ly (créa­teur notam­ment de Petit Poilu), le nou­v­el opus de la petite bédéthèque des savoirs, inti­t­ulé Homo sapi­ens, retrace l’évolution de la paléon­tolo­gie et con­dense les ques­tion­nements actuels sur les orig­ines de l’espèce humaine. L’histoire de l’humanité fait l’objet de trois chapitres — les théories, les temps préhis­toriques et l’articulation de notre présent et de notre futur — et procède par prob­lé­ma­ti­sa­tions qui met­tent au jour les a pri­ori, les idées pré­conçues relat­ifs à l’évolution. Dans sa pré­face, David Van­der­meulen revient sur l’incompatibilité entre la Bible et les décou­vertes de Buf­fon, de Cuvi­er. Les sec­on­des font état d’une appari­tion de l’homme avant le déluge, ce qui con­tred­it l’enseignement de l’Église. Afin de ne remet­tre en cause la théolo­gie, des sci­en­tifiques tels que Cuvi­er ou Buck­land con­cilieront preuves géologiques et réc­it biblique.


Lire aus­si : La petite bédéthèque des savoirs, un tra­vail d’ex­perts (C.I. 198)


Sous une forme nar­ra­tive que dynamise le dessin, l’ouvrage évoque les nou­velles con­nais­sances sur l’évolution élaborées depuis le coup de ton­nerre dar­winien (De l’origine des espèces, 1852). Antoine Balzeau fait un sort à deux idées hégé­moniques passées dans la doxa : 1° l’homme actuel est le fruit d’une adap­ta­tion à l’environnement, 2° seuls sur­vivent les plus forts. Les acquis sci­en­tifiques mon­trent com­bi­en ces deux cré­dos sont car­i­cat­u­raux. L’apparition de l’homme est l’effet du hasard, non d’une final­ité. Dans la diver­sité de la vie, aucune forme de vie, aucune espèce ne peut être dite plus évoluée que les autres. Analyse des mécan­ismes de spé­ci­a­tion, con­flits, con­tro­ver­s­es entre paléoan­thro­po­logues autour de l’ancêtre de l’homo sapi­ens (pour cer­tains, il s’agit de l’homo erec­tus, pour d’autres de l’homo hei­del­ber­gen­sis ou de l’homo rho­den­sien­sis), exis­tence du men­ton chez l’espèce humaine seule (et chez l’éléphant)… Homo sapi­ens détru­it des clichés relat­ifs aux déduc­tions des modes de struc­tura­tion sociale en vigueur dans la préhis­toire. Rien ne peut étay­er l’idée reçue selon laque­lle exis­tait chez nos ancêtres une répar­ti­tion sex­uée des tâch­es (l’homme chas­seur, la femme se vouant à la cueil­lette et au foy­er).

En paléoan­thro­polo­gie, nom­bre de ques­tions restent en sus­pens. Si l’on sait, grâce aux fos­siles et à la paléogéné­tique, que l’homo sapi­ens est cer­taine­ment apparu en Afrique il y a trois cent, deux cent mille ans avant de migr­er sur toute la planète, l’on ne peut dire où avec exac­ti­tude ni déter­min­er com­ment il a éten­du ses zones de vie. Décli­nant les croise­ments entre l’homme de Néan­der­tal (qui dis­paraît en Europe quand l’homo sapi­ens appa­raît) et l’homo sapi­ens, mon­trant la com­mu­nauté de leur pat­ri­moine géné­tique (99% de gènes com­muns), l’essai graphique arpente autant les aspects biologiques, anatomiques que l’évolution des com­porte­ments au fil du temps. Des décou­vertes des pre­miers out­ils fab­riqués par les Aus­tralo­p­ithèques il y a trois mil­lions d’années à l’invention du feu (il y a cinq cent mille ans), de l’élevage, de l’agriculture, de la roue, de l’écriture, on assiste à une « com­plex­i­fi­ca­tion des actions humaines ».

Une com­plex­i­fi­ca­tion qu’il faut recon­naître tout en faisant tomber l’homme de son piédestal : d’un point de vue biologique, nous dit Antoine Balzeau, l’homo sapi­ens est une espèce comme les autres, à ceci près que, par sa présence, ses choix de vie, il a boulever­sé, puis peu à peu saccagé son envi­ron­nement.

La troisième par­tie de l’ouvrage dresse un bilan de notre respon­s­abil­ité face au désas­tre écologique actuel, de notre devoir de chang­er rad­i­cale­ment de modes de vivre, de penser, de pro­duire et de con­som­mer si nous voulons préserv­er ce qui peut encore l’être au niveau de la bio­di­ver­sité, des pop­u­la­tions ani­males, végé­tales. « Nos actions boule­versent bio­di­ver­sité et envi­ron­nement. Le risque est de ren­dre les con­di­tions dif­fi­cile­ment viv­ables. Même pour nous ». À l’heure où les sci­en­tifiques ne cessent de tir­er la son­nette d’alarme, à l’heure où ils som­ment les poli­tiques, les gou­ver­nants et la société civile de mod­i­fi­er les manières d’habiter la Terre afin de frein­er la six­ième extinc­tion mas­sive des espèces ani­males (un mil­lion d’espèces est men­acé d’extinction) et végé­tales, rien de plus salu­taire que cet essai. Puisse-t-il, relayé par les lanceurs d’alerte sci­en­tifiques, par les mobil­i­sa­tions citoyennes, faire bouger la ligne d’inertie assas­sine des cli­ma­to-néga­tion­nistes.

Véronique Bergen