Eau à la bouche et mise en bière !

Fran­cis GROFF, Morts sur la Sam­bre, Weyrich, coll. « Noir Cor­beau », 2019, 276 p., 19 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978–2‑87489–532‑6

Comme tou­jours à cette heure mati­nale, les abor­ds de l’écluse de Lan­delies étaient déserts. Dans leur haute mai­son dont deux fenêtres lais­saient pass­er une lumière jaunâtre, chaude­ment tamisée par des filets de brume, l’éclusier et sa famille ter­mi­naient prob­a­ble­ment leur petit déje­uner, mais nul bruit ne fil­trait au-dehors. 

Dès l’entame, un réc­it bien écrit et atmo­sphérique. Un sus­pense effi­cace­ment cam­pé. Qui nous installe dans la foulée de Jean-Régis de Chas­sart, un mag­is­trat, quand il s’ébroue le long d’un chemin de halage des bor­ds de Sam­bre, se lance dans son jog­ging biheb­do­madaire, croise un traque­nard aux lim­ites du fan­tas­tique, lutte con­tre la noy­ade et d’énigmatiques agresseurs :

À cette pen­sée, il se révol­ta. Il mobil­isa l’énergie qui lui restait pour peser de toutes ses forces sur son pied droit qui avait enfin trou­vé un appui. 

Le roman a débuté comme un thriller mais glisse rapi­de­ment vers un réc­it polici­er plus tra­di­tion­nel. Dans la foulée d’un enquê­teur de for­tune, Stanis­las Bar­ber­ian. Cet expert en livres anciens, dans le cadre de ses activ­ités bib­lio­philes, se trou­ve attablé chez Oscar Lam­ber­mont, un pro­cureur car­olingien, à deux pas du site où de Chas­sart serait mort noyé… acci­den­telle­ment.

On le devine, une balade diges­tive, la curiosité… Et le bouquin­iste de décou­vrir un indice sin­guli­er (un couteau de plongée sous-marine) qui a échap­pé aux inves­ti­ga­tions poli­cières.

La suite ? L’appétit vient en mangeant ou en fouinant. Lam­ber­mont, gêné aux entour­nures par la ges­tion offi­cielle, l’inefficacité de ses troupes ou la pres­sion de la presse, va con­va­in­cre Bar­ber­ian de ne pas trop s’éloigner, l’inciter à creuser plus avant son sil­lon Marple/Poirot, le diriger vers des témoins. Ce qui ne va pas plaire aux pro­fes­sion­nels. Mais juste­ment. Après avoir démon­tré la réal­ité d’un assas­si­nat, Bar­ber­ian s’étonne du peu d’allant des­dits policiers. S’interroge sur les dessous du crime, les con­nex­ions sus­pectes entre cer­tains mem­bres de la jus­tice et la pègre locale. Le lais­sera-t-on opér­er à sa guise ?

La trame crim­inelle se fau­file le long de la Sam­bre et dans la région de Charleroi, de l’univers de pénich­es et des éclus­es à celui des boîtes de nuit glauques ou des braque­urs, des réminis­cences lorgnent vers des affaires judi­ci­aires de sin­istre mémoire (dossiers Dutroux, Cools ou Tueurs du Bra­bant), des por­traits psy­chologiques (sus­pects ou témoins, acteurs juridiques) et des trajectoires/dérives de vie s’esquissent avec adresse.

Ce livre se lit avec aisance du début à la fin. Rap­pelant les aven­tures poli­cières gouleyantes et les détec­tives savoureux mis en scène par Alain Beren­boom (chez Genèse) ou Iain Pears (chez 10/18) dans des sil­lons sec­ondaires (car moins intenses/investis) de leurs œuvres.

On appréciera, ou pas, à quel point Fran­cis Groff pose solidement/confortablement les fon­da­tions de l’enquête en jux­ta­posant en galerie des présen­ta­tions biographiques des divers pro­tag­o­nistes. Le réc­it en acquiert de la clarté voire la cau­tion lit­téraire du roman de mœurs/psychologique, mais la pro­gres­sion, en son reg­istre pro­pre­ment polici­er, s’en trou­ve coincée dans un faux rythme.  

On applaudi­ra plus glob­ale­ment ce qui est ten­té par Weyrich, l’éditeur : créer une col­lec­tion de réc­its policiers/thrillers écrits par des Belges pour des Belges ! Enfin ! Notre quo­ti­di­en, nos paysages et nos réal­ités inscrits dans des réc­its con­stru­its, de véri­ta­bles intrigues !

Philippe Remy-Wilkin