Histoires de pinces à linge et d’un chat

Ève CALINGAERT (texte) et Roger DEWINT (illus­tra­tions), Éloge de la pince à linge, Quadri, 2019, 32 p.

La pince à linge dont il est ques­tion dans les aquarelles de Roger Dewint n’est pas d’un plas­tique col­oré ni d’un métal inoxyd­able ; elle est d’un bois plutôt brun clair (dans une gamme de couleurs se déploy­ant du beige jaunâtre au gris terne), ten­drement enser­ré et mor­du par un ressort con­férant à la fois unité et mobil­ité à ses deux bâton­nets façon­nés. C’est celle qui est aban­don­née sur un fil ou qui se repose au fond d’un seau après avoir rem­pli sa fonc­tion de fix­a­tion ; celle qui obture les nar­ines d’un per­son­nage de bande dess­inée face à une odeur intolérable ; celle qui se colle dos à dos avec ses copines et ter­mine en sous-plat de « fête des pères » ou en brico­lage plus élaboré à la façon François Pignon. C’est celle-là que l’on retrou­ve dans cha­cune des illus­tra­tions de Dewint ain­si que dans la pre­mière des deux nou­velles d’Ève Cali­gaert.

Elle aurait pu être dis­séquée et sur-qual­i­fiée dans un poème pongien, elle se fit muse des Qua­tre Bar­bus qui retracèrent (sur l’air de la Cinquième beethovéni­enne) son inven­tion, et elle inspire ici « Les Orig­ines de la Pince ». Car son appari­tion est aus­si mul­ti­ple que mys­térieuse : Chine, Égypte, Nou­velle-Zem­ble, Angleterre, Europe cen­trale, Japon, Colom­bie bri­tan­nique, Carpates ? De tous temps et sous toutes les lat­i­tudes, ce petit objet (sacré ou quo­ti­di­en ?) a tra­ver­sé et sym­bol­isé les civil­i­sa­tions. Et son poten­tiel est encore loin de se tarir : « […] les chercheurs d’aujourd’hui, à l’affût d’innovations et de décou­vertes pour main­tenir l’équilibre de la planète, se sont penchés sur les pos­si­bil­ités inex­plorées qu’offre la pince à linge […] Mais il est trop tôt pour en par­ler, les brevets n’ayant pas encore été déposés. Par respect pour ces savants, nous nous voyons tenus au secret. »

« J’ai de la chance, beau­coup de chance. Je vis dans une mai­son où l’on aime les chats. Je peux dormir seize heures par jour et m’éclipse la nuit sans qu’on y trou­ve à redire. » Assuré­ment, c’est une heureuse exis­tence que mène le pro­tag­o­niste du sec­ond texte du recueil : le félin de Elle et Lui. Elle est la femme de Lui, qui se ver­ra attribuer un Nom (con­nu dans son pays comme à l’international) après des années de « tra­vail de bœuf, de vraies char­rettes », dans la soli­tude de son bureau rem­pli de crayons, de papiers, de doutes et de rêves. Ce suc­cès, « notion abstraite qui ne vous laisse plus paix », boule­versera le bon­heur tran­quille de la fer­mette et détra­que­ra par ailleurs « la foutue pen­d­ule qui avait un mécan­isme remar­quable ». La ron­ron-thérapie fera-t-elle des mir­a­cles ? « Je n’ai pas le courage de vous l’expliquer » dirait notre félin en fer­mant les yeux… À vous donc de le décou­vrir !

Samia Ham­ma­mi