Pas de sauce lapin pour les doudounes

Christian O. LIBENS, Les seins des saintes, Weyrich, Coll. « Noir Corbeau », 2019, 170 p., 14 €, ISBN : 9782874895340

Peur sur Liège depuis qu’un gastronome d’une espèce particulière saigne des jeunes femmes, prostituées de préférence, en leur dévorant goulument les seins… Tout cru, à même le corps et sans autre accommodement.

Peur il y a, mais à la liégeoise : avec fronde, gouaille et truculence. À la mesure des personnages qu’anime Christian Libens. Un écrivain dont, au fil d’œuvres très diverses, la « tessiture » s’étend avec un égal bonheur, de la vision poétique ou de l’analyse littéraire jusqu’aux facéties imprégnées de bonne humeur gauloise sur fond de rires sonores. Comme dans ces Seins des saintes, récit choral « parodique, humoristique et amoureusement sexué » qui étoffe la toute jeune collection belge « Noir Corbeau » consacrée aux « romans policiers d’aujourd’hui ». Facétie aussi, le O. intercalaire dans la signature de l’auteur, façon sans doute de marquer d’un panache farceur sa joyeuse entrée dans cet opus à suspense d’une jouissive incorrection. Toutefois, la salve de chapitres extra-courts (mais joliment titrés à la mode théâtrale des feuilletons d’autrefois) est aussi une célébration de la liberté, de l’amitié, du féminisme au sens le plus large et surtout un chant d’amour à la ville de Liège et à ses poètes et écrivains évoqués au passage, comme au géant littéraire qu’elle a vu naître et dont Christian Libens est un mémorialiste éclairé. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs que le livre se présente comme « une affaire à l’enseigne du ‘Pendu de Georges’ », allusion limpide à l’un des premiers Maigret et enseigne ici de la boutique de Georges Simon, bouquiniste fantasque qui ne se console pas de la traitreuse défection d’une syllabe distinguant son identité de celle du Maître qu’il révère et auquel, tout glandeur qu’il soit, il ambitionne de consacrer un essai. Liège donc, dans les années nonante, peu de temps après la mort de Simenon et alors que sévit le mamophage, ne laissant derrière lui que des « chairs grasses baignant dans du sang caillé »… Ce qui n’empêche pas Simon – dit Papa – de partager dans la plus grande décontraction moult flacons de gigondas avec ses deux amis : Guibert, impénitent tagueur-justicier des 4 x 4, (ces grosses « bagnoles de petites bites » qui encombrent la ville), d’où une tripotée de contredanses que le troisième larron, le flic Francis Dangé (Maigret pour ses deux potes) peine à faire passer à la trappe. Point commun qui justifie tout de même une certaine inquiétude : chacun des trois bénéficie de l’affection – hors commerce – de prostituées du cru aux seins avenants, même si la bienaimée de Maigret n’en a plus qu’un, mais qui en vaut bien deux.

Magnifique, l’essaim de prostituées envolé de la plume de Libens : libres, rieuses, épanouies, sans complexes, solidaires et frondeuses – bref, liégeoises – au point de se dévoiler à la une de La Meuse pour célébrer la beauté féminine et surtout défier le bouffeur de nénés. Celui-ci ayant droit, par ailleurs, à exposer de temps à autre (lui, sans se dévoiler) les états de sa vilaine âme. Bien entendu, les choses vont se corser et prendre un tour franchement dramatique au pied de la Tour des Vieux Joncs, un des sites liégeois que Libens se fait un plaisir de décliner tout comme les fleurons de la gastronomie locale qui ne se limite certes pas aux emblématiques « boulets sauce lapin ». Quoi qu’il en soit, on a eu chaud mais, désormais  les appas principautaires pourront, si l’on ose dire, dormir tranquilles. Une autre bonne nouvelle pour conclure : Indépendance, la petite amie black de Papa, a reçu de son employeur, le vieux juge Delvoye, un nouveau tablier de soubrette en dentelle de Bruges, seul vêtement qu’il lui consente lorsqu’elle passe l’aspirateur…

Ghislain Cotton