De ceux qui ont pris la route sans savoir où aller

Un coup de cœur du Car­net

Anne HERBAUTS, Je ne suis pas un oiseau, Esper­luète, 2019, 80 p., 22 €, ISBN : 9782359841091

L’horizon n’est à per­son­ne. Il recule. Ne cesse.
Et des ciels beaux d’opéra, lam­beaux, tomberont, trag­iques, sur une espérance inimag­in­able.

Il a fal­lu du temps à Anne Herbauts pour par­venir à par­ler d’un sujet qui s’imposait à elle, mais qui, par sa grav­ité, ne pou­vait ni être pris à la légère, ni être traité de façon con­ven­tion­nelle : les migrants, le déracin­e­ment imposé. On en par­le à toute les sauces, les médias met­tent sur le sujet des mots qui déshu­man­isent, qui enfer­ment. Com­ment par­ler des migra­tions humaines au sens large, en se soustrayant à l’emprise de l’actualité ?

Pen­dant trois ans, l’autrice a glané des élé­ments qui fai­saient sens. Mots, images, signes, pho­tos ont com­mencé à créer une nou­velle réson­nance entre eux. Leur jux­ta­po­si­tion s’est mise à racon­ter une his­toire et a don­né une voix à ce livre.

Sa forme, très peu con­ven­tion­nelle, tranche rad­i­cale­ment avec ce qu’Anne Herbauts a l’habitude de pro­pos­er à ses jeunes lecteurs. Si elle fait tou­jours un pas de côté par rap­port au cadre de l’album clas­sique pour enfants, elle appro­fon­dit sa démarche en offrant plus une œuvre plas­tique et scrip­turale qu’une nar­ra­tion. Sa den­sité implique une atten­tion par­ti­c­ulière, non linéaire. Parce qu’il est com­posé de dif­férentes strates accu­mulées, plusieurs lec­tures de ce livre seront néces­saires pour lui per­me­t­tre de laiss­er toutes ses sig­ni­fi­ca­tions se déploy­er.

Je ne suis pas un oiseau

Il sem­ble d’abord chanter, ce livre, avec cette phrase en refrain, Je ne suis pas un oiseau. Mais à se répéter, à se déclin­er, à s’entourer d’autres mots, d’autres sens, le refrain se trans­forme en plainte, en cri. En refus.

L’oiseau migre par nature. L’homme, lui, n’est pas né pour ça. Lorsqu’il le fait, c’est, depuis la nuit des temps, con­traint et for­cé. Et l’horizon qui s’ouvre alors à lui, quels que soient ses espoirs, se révèle sou­vent être un mur.

Des ciels en parpaing, des clair­ières ver­moulues et drapées de bar­reaux, ça ne donne rien, que des journées tristes.

Anne Herbauts asso­cie à ses mots des pho­tos de mer, de débris échoués sur la plage, des dessins, des repro­duc­tions en noir et blanc d’œuvres de l’histoire de l’art, des signes d’alphabets cunéi­formes – sem­blables à des pattes d’oiseau – util­isés en Mésopotamie puis dans le Moyen-Ori­ent plus de 3000 ans avant JC. Tout ramène à une dimen­sion uni­verselle, à l’histoire de l’humanité, qui s’est con­stru­ite avec ces déplace­ments de pop­u­la­tions. Elle rap­pelle aus­si qu’être bal­lotés, sans foy­er, ce n’est pas ce à quoi les hommes aspirent.

Avec cette œuvre rad­i­cale, Anne Herbauts réus­sit le tour de force de traiter d’un sujet com­plexe avec justesse et sincérité, sans chercher à délivr­er un mes­sage, mais en ouvrant plutôt des portes, des sens, sans jamais sim­pli­fi­er, ni liss­er.

Fan­ny Deschamps