La rivière entre en crue ! C’est cuit pour nous !

Dominique MASSAUT, Débor­de­ments, Mael­ström, 2019, 81 p. + CD Audio, 15€, ISBN : 978–2‑87505–321‑2

La Laï­ta est une riv­ière bien con­nue des Fin­istériens, qui coule du côté de Quim­per­lé. Ce sont en quelque sorte ses rives qui enser­rent le nou­veau texte de Dominique Mas­saut. Aber textuel et sonore qui gronde, qui jute son trop plein de déjec­tions. Comme la riv­ière débor­de, soumise aux défer­lantes des élé­ments et des hommes, le texte ici défer­le et se révolte. Un ras(z)-le-bol maré­mo­teur pour l’auteur qui vole dans les plumes des pigeons si peu voyageurs. Mas­saut dézingue, à coups de mots-valis­es, d’onomatopées, de « phar­ma-con-trepètries », les dérives aguicheuses et con­som­ma­tri­ces de notre société « algo­rith­mée ».

Mais on t’aime, on te con­fig­ure le sys­tème.
On te chope, on te développe, on te main­te­nance.
Non, y a pas d’manigance ! Juste on te con­sid­ère, tu sais.
Quoi, qu’est-ce que t’as, tu vois le mal partout, et la guerre et l’enfer…
T’es pas drôle, t’es pas fun, t’as le processeur qui chauffe.
T’as plus envie de lik­er, t’es rabat-joie, tu te dis­crémines…

 

 

Et le poète ? Que fait-il, lui ? Peut-il encore dire les corps trop endigués, dans la grande fête foraine féerique­ment nor­mée ? Pester sur les pes­ti­cides, sup­primer les addi­tifs per­lant des bru­misa­teurs de pen­sée col­lec­tive­ment pres­surisée. La riv­ière sue sa marée, elle arrose les exsu­dats de sur­con­som­ma­tion de ses afflu­ents. Ils exis­tent encore eux sous la plume du poète mou, muet, mou­ette qu’il est devenu. Ce sont l’Ellé et l’Isole qui réson­nent encore, qui s’en tirent à bon « con­te » de légende bre­tonne, dans la forêt qui bor­de les berges.

Il nous fau­dra con­som­mer plus. Pour être un bon citoyen. Pour la fine san­té de la crois­sance. Il nous fau­dra accepter de tra­vailler plus. Pour être un bon citoyen. Pour la fine san­té de la crois­sance, d’une bonne pro­duc­tion nationale brute épaisse. Il nous fau­dra épais­sir nos tranch­es horaires. Il nous fau­dra tranch­er dans l’épaisseur de nos coûts salari­aux, dans nos gaspillages.

Les mots mas­sues de Mas­saut sont faits pour être dits. Le recueil devient donc livret du CD-Audio qui l’accompagne et c’est pré­cieux quand on peut met­tre une voix sur ces motets ancrés dans le grand con­cert de ce mod­erne mael­ström. Avant de plonger dans les riv­ières glacées, écoutez donc et lisez en même temps !

Rony Demae­se­neer