L’antinatalisme du christianisme des origines

Théophile DE GIRAUD, La grande supercherie chré­ti­enne. De l’oubli que le chris­tian­isme des orig­ines était un anti­na­tal­isme, Cac­tus inébran­lable, 2019, 96 p., 12 €, ISBN : 978–2‑930659–98‑5

Acteur impor­tant de l’antinatalisme, Théophile de Giraud con­sacre un essai court et per­cu­tant à un trait du chris­tian­isme offi­ciel passé sous silence, à savoir son anti­na­tal­isme. Par­tant du tour de passe-passe par lequel l’Église en est venue à pro­mou­voir la fécon­dité, il analyse le mes­sage anti-pro­créa­tion de Jésus et le phénomène de retourne­ment rad­i­cal auquel ce mes­sage a été soumis. Com­ment la papauté, le catholi­cisme en sont-ils venus à encour­ager les nais­sances, à inter­dire l’avortement, la con­tra­cep­tion alors que le chris­tian­isme des orig­ines prône l’ascétisme, la vir­ginité, le céli­bat ?

Appuyant sa démon­stra­tion sur des pas­sages tirés des Évangiles, du Nou­veau Tes­ta­ment et des textes des Pères de l’Église, Théophile de Giraud dénonce « la fal­si­fi­ca­tion du dis­cours évangélique, claire­ment réfrac­taire à la pro­créa­tion » opérée par l’Église. Rap­prochant cette trahi­son de celle de Judas, il épin­gle l’éloge de la non-pro­créa­tion qui court de l’enseignement du Christ, des Évangiles, à Saint-Paul, Ter­tul­lien, Origène, Saint Augustin. « Il sem­ble bien qu’il y ait un gigan­tesque hia­tus entre les dis­cours des Églis­es offi­cielles (catholique, ortho­doxe ou protes­tante), toutes favor­ables à la natal­ité, et le mes­sage orig­inel du chris­tian­isme ». L’auteur a un prédécesseur illus­tre dans la per­son­ne de Kierkegaard dont il con­voque les écrits, le Jour­nal notam­ment.

Si l’Ancien Tes­ta­ment ordonne au genre humain de se repro­duire et de domin­er la Terre (« Soyez féconds, mul­ti­pliez, emplis­sez la Terre et soumet­tez-la », Genèse), il con­tient des pro­pos anti­na­tal­istes dont Théophile de Giraud men­tionne les occur­rences. C’est dans les Évangiles (canon­iques mais aus­si apoc­ryphes), le Nou­veau Tes­ta­ment et le cor­pus des Pères de l’Église qu’il repère une lame de fond anti-famil­ial­iste, hos­tile à la per­pé­tu­a­tion d’une espèce mar­quée par le péché. Quand Jésus exhorte ses dis­ci­ples à répudi­er les liens du sang, à quit­ter père et mère, il fait pré­val­oir la com­mu­nauté des fidèles sur la famille biologique, l’attachement à l’Esprit sur les liens de chair. Vierges, Marie et le Christ, lequel meurt sans descen­dant, priv­ilé­giant une fécon­dité spir­ituelle ; apôtres de l’abstinence, de la chasteté : Saint Paul, Origène qui se cas­tr­era, Saint Augustin…  

Loin de ce que j’appellerai un anti­na­tal­isme « solaire », affir­matif, dionysi­aque, l’antinatalisme chré­tien orig­inel est mar­qué par la haine de la chair, du corps, la détes­ta­tion de la vie assim­ilée à une val­lée de larmes. Inclus dans un hori­zon sotéri­ologique, adossé à une vision de l’Apocalypse, l’antinatalisme chré­tien est amené à s’exacerber en un « anti­cos­misme », comme l’écrit Théophile de Giraud.

Davan­tage que trav­e­s­tir l’enseignement nova­teur, anti-social, poli­tique, révo­lu­tion­naire du Christ, l’Église l’a retourné en son con­traire, noy­ant sa parole dans une eau bénite qui la nie. Pour des raisons stratégiques, don­nant la pri­mauté au séculi­er sur le réguli­er, au tem­porel sur le spir­ituel, elle a inver­sé le mes­sage ascé­tique du Messie, sa con­damna­tion de la mater­nité, en un appel à pro­créer. Théoricien du « child free », mil­i­tant pour une décrois­sance qui soit à la fois économique et démo­graphique afin d’avoir une chance de sauver la planète, Théophile de Giraud exhume la veine anti­na­tal­iste du dis­cours chré­tien orig­inel. Une veine soigneuse­ment occultée, aus­si taboue que l’est le néo­ma­lthu­sian­isme soutenu par des anar­chistes, des fémin­istes qui, par le choix libre, sans con­trainte, d’une lim­i­ta­tion des nais­sances, enten­dent con­stru­ire un présent et un avenir inven­tant une har­monie entre humains et non-humains.

Véronique Bergen